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Image de marque : le verre Harcourt de Baccarat
Par Manuel Fadat
Le célèbre service Harcourt, créé en 1841 mais baptisé ainsi vers 1920, dessiné par un anonyme, modèle le plus ancien de Baccarat et symbole indissociable de son identité, est aujourd’hui encore l’un des best-sellers des ventes de la cristallerie (environ 20 000 pièces par an) au même titre que le sont les services contemporains Véga et Mille-Nuit. Il fallait donc s’interroger, au-delà de ce constat, sur les raisons d’une telle réussite, qui semble conjointement tenir à ses qualités plastiques et stylistiques, communément admises et persistant à travers les âges, à la pureté du cristal, à la finesse de la taille, à l’attention portée par Baccarat au modèle en terme de marketing, mais aussi à l’histoire, à l’esprit et aux souvenirs auxquels celui-ci renvoie lorsqu’il orne une table.
Si le service apparaît en 1841 (comptant une trentaine de pièces) pour disparaître des catalogues des ventes entre 1851 et 1916, ne s’accordant plus semble-t-il aux intérêts artistiques et techniques, on trouve sa trace dès 1830 dans les archives (« service de table de forme gondole à triple bouton, taillé à côtes plates larges »). C’est cependant le modèle commandé par Louis-Philippe en 1840, comportant son monogramme gravé, qui s’en approche le plus. Le service répond d’ailleurs spécifiquement au « style » Louis-Philippe, constitué d’emprunts divers à l’histoire des formes du passé, qui feront l’Historicisme et l’Éclectisme, style encore caractérisé par son accessibilité en terme de confort à l’usage et par une réflexion sur la simplification des modes de production (nous sommes au début de l’ère industrielle).
Le service est effectivement pratique, d’un aspect solide, massif, sobre, efficace, même si le cristal clair contribue à la sublimation des formes (larges côtes plates taillées dans la paraison ou sur la panse pour les brocs ; jambe à bouton et pied hexagonaux déclinés en fonction de l’emploi du verre) et donne aux verres leur délicatesse. Il n’est pas faux d’évoquer alors une certaine inspiration Médiévale ou Romane pour l’évasement de la paraison, pour la sobriété volumes et pour son assise, ni d’évoquer l’imaginaire Gothique pour l’ornementation géométrique. Les Verres à vin du Rhin, datant quant à eux du début du XX e, hésitent entre les influences Bohémienne ou Vénitienne.
Mais ces quelques références nous aident-elles à définir vraiment les raisons pour lesquelles cette forme plaît ? Les critères de jugements de goût, par nature si complexes, ne permettent pas de réduire son appréciation à l’harmonie des équilibres entre les formes et les décors, la pureté du cristal. C’est davantage l’esprit auquel il renvoie, son statut d’icône, de mythe, qui fait réellement sa réussite.
Outre la discrétion des commerciaux sur les chiffres exacts des ventes, hormis que se vendent très bien les pièces acquises pour les réassortiments, les Verres à vin du Rhin, les coupes et les flûtes, leur enthousiasme s’éveille à l’idée même de prononcer le mot Harcourt, mot magique, de se le mettre en bouche, comme la plupart des gens qui en parlent. Il est en effet devenu un phénomène qui dépasse tout aspect économique et même esthétique. Nul besoin de plaire par sa forme, il plaît par son prestige. Car si Baccarat est synonyme d’art de la table et d’art de vivre « à la Française » depuis Louis XVIII, le Harcourt, magnifiant parmi les plus grandes tables, des cours royales à celles des présidences des républiques et ambassades, est l’une des représentations convenues du bon goût et du luxe. Il confère donc à toute table dressée en Harcourt une aura particulière.
Le Harcourt en dates :
- 1841 : Création du modèle Harcourt. Il se compose à l’origine d’une trentaine de pièces (verres, carafes, compotiers, et autres accessoires destinés à la table). Si l’on trouve sa trace dans des catalogues depuis 1830 (« service de table de forme gondole à triple bouton, taillé à côtes plates larges »), le modèle antérieur le plus proche est le service réalisé pour Louis-Philippe en 1840 comportant son monogramme gravé sur sa paraison et un bouton géométrique rouge sur la jambe. Le modèle disparaît les années suivant sa création pour réapparaître au début du XXe siècle (on y ajouta chope, gobelet, verre à vin du Rhin et coupe à champagne et plus récemment un service à caviar, des raviers à salades).
- 1975 : Baccarat crée pour le cent cinquantième anniversaire du modèle une édition limitée de carafes magnum, suivie d’une collection de hanaps doublés couleurs au cours des années suivantes.
- 2002 : Baccarat, offre à des designers contemporains de revisiter subtilement le modèle (Tsé-Tsé, Vincent-Dupont Rougier, Inga Sempé, Florence Deygas et Olivier Kuntzel, Arno Billault, les Savinel, Rozé, P. Starck).
La Présidence de la République française l’utilise lors des dîners donnés en dehors de l’Elysée, comme dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles ; il est présent sur les tables des plus grandes ambassades de France à l’étranger comme aux Etats-Unis ou en Angleterre ; le Shah D’Iran l’avait commandé pour le 2500e anniversaire de l’Empire perse ; on trouve aussi dans ses acquéreurs le pape Benoît XV, les Présidences des Républiques du Brésil (1952), du Liban (1955), de la Côte d’Ivoire (1959), ainsi que le roi du Cambodge (1961). La présence du modèle Harcourt sur ces différentes tablées à fait dire à Dany Sautot que « Lire les cahiers de commande de services provoque des rapprochements (géographiques et politiques) insolites et pacifiques ».
Il est important de signaler par ailleurs que les armoiries, blasons ou monogrammes avec lesquels les commanditaires ont désiré orner leurs services a conduit à l’emploi de techniques spécifiques (gravure à l’acide ou l’émaillage).
Sources :
Dany Sautot, Baccarat, Coll. Mémoire des marques, Éditions Assoulines, Paris, 1998, 79 p.
Service Patrimoine Baccarat, 11 Place des Etats-Unis 75116 Paris.
Suite :
Les métamorphoses d’Harcourt : Harcourt à l’heure des designers contemporains
Par Manuel Fadat
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