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Parcours du Design à Strasbourg 2005, Table ronde : la production, l’exemple du verre
Par Véronique Brumm
Sommaire :
- Un parcours consacré au design à Strasbourg
- Des animations riches et variées
- Une table ronde consacrée au verre
- Daum
- Le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal
- L’atelier verre de l’Ecole supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg
Un parcours consacré au design à Strasbourg
Plus qu’un mot ou un concept, un must destiné à une élite, le design est désormais une donnée fondamentale à intégrer pour vendre un produit. Artistique et expérimental ou bien encore industriel, il touche à l’art de vivre, au bonheur d’utiliser des objets à la fois fonctionnels et esthétiques, satisfaisants au sens plein du terme. Consciente de l’importance des enjeux, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Strasbourg s’est investie dans la mise en place d’un Parcours du Design.
Jean-Louis Hoerlé, Président de la CCI souligne : Le design est une activité économique à part entière, ne serait-ce que parce qu’il est créateur de richesses. Nous avons voulu lui consacrer un parcours innovant qui mette en évidence les ressources de notre région dans ce domaine et illustre tous les moments de la vie d’un produit : de la conception à la fabrication et à l’utilisation. Designers, industriels et commerçants ont ainsi l’occasion de montrer leur savoir-faire, que ce soit au cœur des commerces, dans les expositions ou lors des conférences. Nous avons conçu le parcours du design comme un événement à la fois économique, culturel et pédagogique. Un moment fort qui, nous l’espérons, saura mobiliser le public et peut-être même susciter des vocations.
Pour Pierre Bardet, Directeur général des Vitrines de Strasbourg, le Parcours du Design offre trois grandes qualités : il présente des objets très divers, ce qui est logique car le design est présent partout dans notre quotidien, de l’électroménager aux chaussures, de la décoration au textile et au mobilier... Il le fait sans élitisme car le design est accessible à tous et il investit très largement la ville, constituant une invitation à flâner en beauté de vitrines, d’espaces design en conférences.
Des animations riches et variées
La première édition du Parcours du Design qui s’est tenue à Strasbourg du 3 au 19 juin 2005 proposait non seulement un circuit permettant de découvrir des objets design mis en valeur dans les vitrines des commerces, mais également près d’une dizaine d’expositions et un important programme de tables rondes et de conférences.
Le verre ne pouvait être absent de cette manifestation. Il était en particulier mis en valeur à travers :
- des objets créés par des designers de renom exposés dans les vitrines des boutiques Daum et Baccarat, d’une part sur le thème Vision du monde de la nature par 12 designers et d’autre part avec Starck Darkside by Baccarat, Starck revisite avec impertinence la tradition Baccarat ;
- des expositions :
- Vues d’intérieur, mettant en scène un appartement, était l’occasion d’exposer des verres et un lustre Baccarat ainsi que des vases signés Daum et Lalique
- Lignes de maître et Jeunes pousses mettant respectivement en valeur des créations de designers internationaux et des élèves des écoles d’Arts décoratifs de Strasbourg, Nancy et Sarrebruck réalisées au Centre international d’Arts verriers de Meisenthal ;
- une table ronde intitulée La production, l’exemple du verre.
Une table ronde consacrée au verre
La table ronde consacrée au verre s’est tenue le 14 juin. Elle faisait partie d’un triptyque organisé par l’Ecole supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg pour traiter de trois étapes fondamentales et étroitement liées : la création, la production et la diffusion. Elle était animée par Benoît Decques, enseignant en option Design à l’Ecole supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg, entouré de Yann Grienenberger, directeur du Centre international d’Art verrier de Meisenthal, Jean-Baptiste Sibertin-Blanc, directeur de la Création chez Daum, Pierre Riehl et Michèle Perozeni, enseignants en option Objet et animant l’atelier verre de l’Esad.
D’emblée, Benoît Decques met l’accent sur le fait que la thématique abordée a ceci de particulier que le matériau est imposé alors qu’en général un designer est libre de choisir celui qui est le mieux adapté à la forme qu’il crée. Benoît Decques s’interroge également pour savoir si l’on a à faire à un prolongement de la tradition, à un renouveau de la tradition ou encore à une nouvelle tradition.
Daum
Jean-Baptiste Sibertin-Blanc est le premier invité à prendre la parole pour aborder la question de la création chez Daum. Son exposé en trois parties, richement illustré, est introduit par le rappel de quelques dates clés pour l’entreprise :
- 1878 : reprise de la verrerie Sainte-Catherine à Nancy par Jean Daum. Rapidement un atelier artistique sera créé, permettant à la manufacture de compter parmi les leaders de l’Ecole de Nancy ;
- Années 1920-1930 : la Maison Daum impose son nom et ses créations d’excellence à cette nouvelle expression qu’est l’Art Déco avec un verre givré, bullé, des formes qui se géométrisent, des décors qui se stylisent ;
- Après-guerre : remplacement définitif du verre par le cristal. La production est caractérisée par des objets non plus soufflés dans un moule, mais étirés, travaillés à la pince et au ciseau ;
- 1968 : réintroduction de la pâte de verre et collaboration avec des artistes, parmi lesquels Dali, César…
- Début des années 1990 : la collaboration avec des artistes se poursuit. Hilton Mc Connico ainsi que Garouste et Bonneti marient la pâte de verre et le cristal. Si leurs créations n’ont pas entraîné le succès économique escompté, elles ont joué un rôle fondamental en faveur de l’image de marque de l’entreprise ;
Ce court historique a été pour Jean-Baptiste Sibertin-Blanc l’occasion de mettre en lumière le fait que tous les vingt ou trente ans, Daum a su se renouveler profondément en proposant des créations s’inscrivant dans leur temps. Ces évolutions passées permettent aujourd’hui à l’entreprise de continuer à évoluer et de trouver un nouveau souffle.
Jean-Baptiste Sibertin-Blanc donne ensuite un aperçu de ce que représente Daum aujourd’hui à travers quelques chiffres clés :
- une unité de production située à Vannes-le-Châtel qui emploie environ 160 personnes et un centre de recherche et de développement basé à Nancy ;
- 240 salariés dans le monde ;
- une production annuelle de 120 000 pièces
- 775 points de vente et 9 boutiques en propre (Paris, Nancy, Strasbourg, Lyon, New York, Osaska, Singapour, Shanghai)
Depuis qu’elle s’est séparée de Cristal de Sèvres, l’entreprise Daum s’est recentrée sur la pâte de verre, consciente qu’elle disposait là d’un savoir-faire unique la distinguant des autres grands cristalliers. Les pièces sont fabriquées selon la technique de la cire perdue, technique similaire à celle utilisée pour le bronze, à cette différence près que le cristal est une matière épaisse et nécessite beaucoup plus de temps. A partir d’une esquisse, un modèle est réalisé en bois, en plastiline ou en céramique, modèle à partir duquel on réalise un moule négatif en élastomère. Dans ce moule, une cire chaude est coulée. Une fois figée, elle est retravaillée jusqu’à ce que l’on obtienne une reproduction parfaite de l’original. Le modèle en cire est ensuite noyé dans un plâtre réfractaire et le tout placé dans une étuveuse à 800°. Sous l’action de la chaleur, la cire fond et sort du plâtre par une évacuation aménagée à cet effet. La cavité laissée libre est alors remplie de morceaux de cristal puis les plâtres sont placés dans un four où ils restent parfois plus de huit jours, jusqu’à ce que le cristal fondu remplisse toutes les infractuosités du moule. Une fois la pièce refroidie et le moule en plâtre délicatement cassé, un travail de ciseleur est indispensable pour rendre à la sculpture toute sa beauté.
Daum accorde une place importante à l’aspect recherche et développement tout en favorisant la création, segmentée en quatre univers :
- Daum Bijoux, lancé il y a quatre ans, est encore un petit métier. L’objectif est clairement affirmé de se différencier des autres cristalliers produisant des bijoux et de trouver une image qui soit le reflet de la marque Daum. La nature et la matière micro-bullée, un peu comme du champagne coloré, fait le lien avec les autres collections ;
- Daum Art, autrement dit les éditions d’art. Dans l’esprit de Jean Daum qui avait prêté la matière à des sculpteurs du monde entier, Daum a repris le flambeau de la sculpture en pâte de verre en 2001. Depuis lors, l’entreprise a édité une quinzaine de pièces nouvelles par an.
- Daum Collection s’appuie sur les racines de la marque et décline deux principales sources d’inspiration, la flore et la faune. Au cours des deux ou trois dernières années, on assiste à une véritable mutation qui se traduit par un changement d’échelle afin de donner une autre perception aux collections florales, tandis que le bestiaire devient hyper-réaliste.
- Daum Design se différencie du précédent par le fait qu’il sollicite des créateurs extérieurs. Ces collections remportent généralement non seulement un succès d’estime, mais génèrent également des retombées financières intéressantes. Pour Jean-Baptiste Sibertin-Blanc, il y a là un véritable potentiel de créativité et des possibilités de choix éclectiques. Toute la difficulté réside dans la nécessité de ne perdre ni ses racines, ni ses clients et collectionneurs tout en continuant de grandir et d’évoluer.
Le directeur de la création souligne également que les évolutions techniques sont toujours nécessaires. Cela se traduit par exemple par l’utilisation d’outils numériques. Il s’agit là d’une véritable avancée, non pas pour gagner du temps, mais pour enrichir la création.
Le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal
Yann Grienenberger prend ensuite la parole pour présenter le Centre international d’Art verrier qu’il dirige. Cette structure originale a été fondée à Meisenthal il y a une quinzaine d’années dans une intimité relative. Situé au cœur d’une région verrière Saint-Louis, Goetzenbruck et Wingen-sur-Moder sont à moins de dix kilomètres le village a subi la fermeture de sa verrerie en 1969. Même si un musée avait été créé au début des années 1980, la question de la disparition des savoir-faire locaux se posait. Que faire pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli ? Le défi consistait à mettre en valeur les savoir-faire, tout en évitant de tourner à la folklorisation ou au terroirisme, néologisme issu de la contraction de terroir et de terrorisme. Aujourd’hui, on peut considérer que le CIAV a réussi à échapper à l’exotisme rural et à trouver sa place entre une logique locale et identitaire et une logique globale et financière.
Qui, à l’origine, aurait pu imaginer qu’une petite Communauté de Communes de 8 500 habitants regroupant sept villages puisse gérer en régie directe une structure de onze personnes avec des activités aussi variées que celles du CIAV ? Le directeur du CIAV rappelle qu’il n’y a pas de projet sans combat ni utopie et que la collaboration, dès l’origine, avec la Hochschule der Bildende Kunst de Sarrebruck, dans le cadre d’un financement Interreg a été décisive. En effet, François Burkhardt, qui la dirigeait et qui avait un temps été à la tête du CCI de Beaubourg, a joué un rôle important. Grâce à son carnet d’adresses bien rempli, il a permis au CIAV de travailler avec des grands noms du design.
Plutôt que de modéliser sa réflexion, Yann Gienenberger préfère présenter l’expérience du CIAV. L’objectif du Centre est de réussir la rencontre entre savoir-faire verriers et création contemporaine, ce qui n’est pas toujours évident étant donné le process du verre.
Les activités du CIAV se répartissent en quatre grands domaines. Il a d’abord une vocation pédagogique dans la mesure où il offre aux visiteurs de la Maison du Verre et du Cristal la possibilité d’assister à des démonstrations. Il accueille également deux cents enfants par an dans le cadre de journées découverte ainsi que des adultes dans le cadre de stages d’initiation.
Le Centre se veut également gardien de la mémoire, ce qui se traduit par :
- des travaux de recherche en collaboration avec le musée ;
- des séances de transmission qui sont l’occasion pour d’anciens verriers de transmettre leurs savoir-faire à la jeune génération ;
- le rachat de moules, outils, catalogues, généralement au moment de la fermeture de verreries afin de conserver des témoignages de leurs productions ;
- l’édition d’ouvrages, dont le dernier est intitulé Boules argentées. Chronique d’un itinéraire hors du commun et retrace la saga des boules de Noël de Goetzenbruck à Meisenthal.
Le CIAV est aussi un laboratoire de création. Il réalise des prototypes pour les industriels et collabore avec des écoles d’Art, offrant ainsi la possibilité aux étudiants de faire réaliser leurs créations. Par ailleurs, le CIAV accueille des designers en résidence. Ils restent au minimum trois jours sur le site afin d’avoir le temps de découvrir la tradition verrière de la région. Le contexte est important, l’idée n’étant pas de réinventer le verre, mais de poursuivre l’histoire. En d’autres termes, il s’agit de proposer une relecture contemporaine des créations anciennes. Les designers sont donc incités à se baser sur l’un ou l’autre des 1 500 moules conservés dans la moulothèque et d’en proposer une réinterprétation.
Le CIAV est également éditeur. Avec six verriers, il n’est certes pas en capacité d’inonder le marché, mais des micro-séries permettent à des objets de vivre. Yann Grienenberger présente quelques uns d’entre eux. En premier lieu un des fleurons de la production : un coquetier créé par Andréas Brandolini dans l’esprit des objets commandés par la Compagnie des Wagons-Lits pour l’Orient-Express, qui avaient la particularité d’avoir un fonds épais pour ne pas trop bouger. Viennent ensuite la Demoiselle, relecture d’une carafe à whisky par le même artiste, et le Coq et la Poule de Sipek se basant sur deux carafes fabriquées à Meisenthal et se moquant du coq gaulois. Enfin, Ovni, boule de Noël créée par Italo Zuffi. Elle permet d’évoquer ce type de produits devenu un des fers de lance du CIAV. Ces créations se basent sur la tradition qui s’est développée à Goetzenbruck, village verrier voisin de Meisenthal, où l’on a produit jusqu’à 200 000 boules par an. Il y a quelques années, le CIAV a réuni les verriers encore capables de produire des boules et 35 prototypes techniques ont été réalisés pour sauvegarder la tradition. En 2004, 18 000 boules ont été vendues.
Le CIAV a donc pour vocation de faire se rencontrer deux mondes, celui des verriers et celui des artistes. Il crée des passerelles entre deux métiers, celui des techniciens, héritiers d’un savoir-faire, et celui des créateurs qui imaginent des formes et jouent avec les couleurs, mais connaissent aussi le marketing et l’évolution des marchés. Il s’agit de faire comprendre aux techniciens le langage des créateurs et inversement de permettre aux créateurs de pénétrer dans le monde du verre et de comprendre les contraintes du métier. L’avenir des métiers traditionnels viendra sans doute de la possibilité de ces deux mondes de se rencontrer.
L’atelier verre de l’Ecole supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg
Michèle Perozeni et Pierre Riehl présentent quant à eux l’atelier verre de l’Ecole supérieure des Arts décoratifs de Strasbourg. Leur participation à cette table ronde consacrée au design a quelque chose de surprenant puisqu’ils affirment d’emblée que l’atelier verre n’a pas une vocation design et que les étudiants ne sont pas dans une logique de création en vue d’une production, mais développent un travail par rapport à leur identité.
Pierre Riehl revient sur les débuts de l’atelier soulignant que l’art du verre contemporain avait mis beaucoup de temps à atteindre la France alors qu’aux Etats-Unis il s’était développé dès les années 1960, avec des artistes qui avaient envie de s’affranchir du milieu industriel et de travailler de façon autonome. La Grande-Bretagne suit très vite le mouvement tandis qu’en France il faut attendre les années 1980 avec une exposition au musée des Arts décoratifs de Paris et le travail de Paskine de Gignoux à Strasbourg pour que l’on découvre le studio-glass.
Pierre Riehl a quant à lui découvert les potentialités de ce matériau à l’occasion d’une exposition à Leicester en 1985. Terre et Verre ne formaient plus qu’un seul atelier. Ce déplacement fut une véritable révélation. Dès lors l’idée de créer un atelier verre à l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg s’est rapidement développée. Il a accueilli ses premiers étudiants l’année suivante.
Aujourd’hui, l’atelier est ouvert à tous les étudiants de l’école afin de leur permettre d’aborder le verre et de leur donner une connaissance générale du matériau. L’idée étant de faire émerger quelque chose qui soit de l’ordre de l’identité, aucune direction n’est imposée aux étudiants qui sont invités à circuler dans et hors l’école. Ce n’est qu’au bout de la quatrième et de la cinquième année qu’ils sont conviés à travailler sur un véritable projet, projet qui se veut, là encore, un véritable travail en rapport avec leur identité.
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