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Verre contemporain et art contemporain
par Véronique Brumm


1. Le verre, une place à part dans l’art contemporain ?
2. Une polémique déjà ancienne
3. Avec un matériau et une technique on peut réaliser une œuvre d’art
4. De la nécessité d’être soutenu
5. La politique des musées
6. Une note d’optimisme

- "Le marché du verre du 20ème siècle, de l'industriel artistique, à l'artistique indutrialisé", par Félix Marcilhac, Argus Valentine's Verrerie 2004, p. 54-59
- "La fragilité du glass-art en Europe. Plaidoyer pour une rupture", par Jean-Claude Chapelotte, Argus Valentine's Verrerie 2004, p. 60-63


St’art 2004, Foire d’Art contemporain de Strasbourg, a tenu sa huitième édition du 6 au 9 février dernier dans l’enceinte du Parc des Expositions de la ville. Le verre, bien que souvent sujet à controverse parmi les amateurs et les spécialistes d’art contemporain, y est présent depuis sa création. Cette année, six galeries ont mis ce matériau à l’honneur : Jean-Claude Chapelotte du Luxembourg avec des sculptures d’artistes tels Vízner, Libensky, Mare_, Nekovar, Sabo Kova ; Daniel Guidat avec des œuvres de Zuber et de Zoritchak, des sculptures de Nad Vallee et des vases d’Alain et Marisa Begou ; Berengo de Venise avec des multiples de J. Coignard ou Licata ; Slotine avec Negreanu et des sculptures murales sur verre de Delafosse ; Capazza avec Bernard Dejonghe ainsi qu’Antoine et Etienne Leperlier, et enfin la galerie polonaise BWA de Wroclaw avec T. Urbanowiez et ses sphères très étonnantes. A ces œuvres, il faut ajouter une série de sculptures en verre mises en valeur par l’ESGAA - European Studio Glass Art Association -, association dont l’objectif est de promouvoir les connaissances et la diffusion du verre contemporain.

1. Le verre, une place à part dans l’art contemporain ?

Cette association a été fondée récemment par des collectionneurs, en particulier Laurent Schmoll, dont la passion pour le verre contemporain est née du temps où Paskine de Gignoux tenait sa galerie à Strabourg, y défendant les créateurs ignorés des institutions. C’est d’ailleurs encore le cas, explique-t-il. Allez chercher du verre dans les musées d’art contemporain, les centres d’art… En France, le verre est terriblement connoté. On pense à Gallé, Lalique, Daum, et après, plus rien ! On ignore le big bang du Studio Glass movement des années soixante, avec Littleton, Eisch, Lipovsky… Alors qu’au SOFA - the international exhibition of Sculpture Objects and Functional Art - les pièces atteignent des prix fous, les créateurs français peinent à vivre de leur travail. Il y a un vrai problème de la culture du verre contemporain en France. Afin d’apporter sa contribution à la meilleure connaissance de ce matériau, il a créé, il y a un an, un site internet (www.studioglass-info.com). C’est aussi à lui que l’on doit l’organisation de deux tables rondes dans le cadre de St’art 2004. La première avait pour thème Les collectionneurs, les institutions, le mécénat et la loi fiscale, la secondeLe studio glass et l’Art contemporain. Celle-ci a permis à Bettina Tschumi, conservateur au Mudac - musée de Design et d’Arts appliqués contemporains de Lausanne -, Dan Klein, expert international en verre contemporain, Jean-Luc Olivié, conservateur au Musée des Arts décoratifs de Paris et directeur du Centre du Verre, Antoine Leperlier, artiste, sans oublier Jean-Claude Chapelotte et Serge Lechaczynski, galeristes, de confronter leur point de vue sur la place du verre dans l’art contemporain.
Lorsque l’on interroge Dan Klein pour savoir si le verre occupe une place à part, il explique qu’il ne souhaite pas entrer dans le débat verre - art contemporain. Pour lui en effet, la plupart des artistes ont découvert le verre par amour. Plus que beaucoup que d’autres matériaux, le verre est une matière qui a du caractère. Il cherche à être compris, aimé, travaillé… de différentes manières. Il permet à l’esprit, à l’esprit intellectuel, à l’esprit culturel, à l’esprit sculptural… de se développer. Il n’y a pas un seul art du verre. Il y a des centaines d’arts du verre, contrairement à la peinture. On peut les définir, mais pas sous un seul porte-manteau. Les critiques, les journalistes, les écrivains…, font du mal en restreignant la matière verre.

2. Une polémique déjà ancienne

Pourtant, la polémique ne date pas d’aujourd’hui. En effet, la ségrégation entre arts libéraux - peinture et sculpture - et arts utiles - participant au décor intérieur - est ancienne. Sollicité, Jean-Luc Olivié évoque plus précisément l’histoire des relations du verre et de l’art contemporain. Il rappelle que l’introduction du verre contemporain dans les collections du musée des Arts décoratifs de Paris en 1878 s’est faite dans un contexte où l’on s’interrogeait déjà sur l’entrée des objets d’art dans les salons d’art contemporain, en particulier les Salons annuels de Paris. Les artistes ont toutefois été nombreux à y exposer leurs oeuvres dans la section objets d’art, au sein de laquelle les arts du feu occupaient une place de choix.
Cette dynamique de la fin du XIXe et du début du XXe siècles s’est ensuite quelque peu essoufflée, et ce, pour plusieurs raisons : d’abord la tradition ancienne des manufactures et celle plus récente d’artistes tels Gallé, Marinot, Lalique, qui ont profondément marqué les esprits, rendant difficile la création après eux. Ensuite, on paie d’une certaine manière la collusion pendant la seconde guerre mondiale entre les métiers d’art et certains aspects réactionnaires, autrement dit la reconnaissance des métiers d’art par le gouvernement de Vichy. Enfin, l’art verrier nécessite un apprentissage long et difficile : il faut près de dix ans pour faire un bon verrier. Qui plus est, maîtriser des savoir-faire ne signifie pas être créateur : cela dépend des capacités personnelles de chacun.

3. Avec un matériau et une technique on peut réaliser une œuvre d’art

Antoine Leperlier ressent très fortement la ghettoïsation du verre. Il se pense contemporain tout en revendiquant une pratique artisanale et regrette de ne pas être reconnu comme artiste contemporain. Il déplore non seulement le fait que l’art contemporain soit dévolu à des lieux spécifiques et régi par des experts, mais également que l’on accorde une importance majeure au conceptuel sans reconnaître à l’artiste sa capacité de faire : C’est l’exclusion du « faire » en art , en ce qu’il manifeste la présence « indécente » du corps qui travaille, que vise ce dogme pour lequel il ne saurait y avoir de « concept pur » incarné dans un matériau qui aurait été transformé par la main de l’artiste même. A ses yeux, il faudrait révolutionner les institutionnels en leur faisant relire l’histoire de l’Art, en particulier les discussions entre Michel Ange et Léonard de Vinci. Un véritable travail pédagogique devrait être mené pour bien faire comprendre qu’avec un matériau et une technique on peut réaliser une œuvre d’art : l’œuvre d’art nécessitera toujours un travail et des matériaux susceptibles de l’inscrire dans l’espace et dans le temps, (…) la question des moyens (artisanaux ou non) employés par l’artiste ne saurait être posée en dehors de la nécessité subjective et de la liberté qui prévalent à la création d’un objet esthétique. Cette création associée à la maîtrise technique librement assumée témoigne d’un rapport intuitif au monde et d’une expérience réelle, non pas d’un simple asservissement à des critères académiques discriminants qui n’autorisent plus que la simple « présentation » objective et conformiste de concepts de plus en plus redondants, ne portant plus guère à conséquence.

4. De la nécessité d’être soutenu

Le galeriste Jean-Claude Chapelotte regrette que la Foire d’Art contemporain de Strasbourg se soit laissée influencer par ce débat et les préjugés négatifs, alors qu’au moment de sa création elle était allée à contre-courant du conformisme habituel de ses concurrentes. Et d’expliquer : La participation des galeries européennes de pointe n’est plus d’actualité, l’édition et l’artisanat d’art ont mieux résisté. La troisième édition de la foire a amorcé un virage vers des médium tels que les installations, la vidéo, la photo, le multimédia, etc… une vitrine incontournable pour une « expo contemporaine » digne de ce nom !! L’art officiel s’est proclamé aux commandes de Start ! A partir de ce constat, les galeries à caractéristique médium verre n’ont plus la une de la presse écrite. Cette presse manque de connaissance des mouvements européens, occulte les artistes adulés aux quatre coins de la planète. Seuls les journaux très spécialisés en tirent leur parti. (…) La sphère marchande dont je fais partie ne peut que faire un constat de frustration. J’ai décidé de cultiver la différence. Soutenir l’Art du concept n’est pas dans mes préoccupations.
Serge Lechaczynski va dans le même sens, expliquant que le verre n’est pas reconnu par les institutions. Alors même que c’est un matériau très exigeant dont les potentialités sont beaucoup plus fortes qu’au début du XXe siècle (…), on n’est pas pris au sérieux par les décideurs. Les DRAC, FRAC… ne subventionnent pas le verre, sauf quelques artistes qui s’effondreront lorsqu’ils n’auront plus de subventions. Les collectionneurs sont de véritables mécènes, mais ce n’est pas suffisant. Il faut marcher ensemble. Les Tchèques par exemple ont des structures qui les aident. A ses yeux, les musées devraient jouer un rôle moteur dans ce sens et acheter plus de pièces contemporaines, un peu à l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis où de très nombreux musées ont des départements de verre contemporain avec conservateur ou exposent des œuvres d’art en verre, à côté de peintures et de sculptures.

5. La politique des musées

Moins sévère, Jean-Claude Chapelotte estime que si l’économie était plus florissante, le système fonctionnerait mieux : quand l’économie fonctionne, les musées ont de l’argent, des subventions. Les musées savent acheter, savent choisir. Bettina Tschumi explique qu’étant donné son faible budget, il lui est en effet difficile d’acheter un grand nombre de pièces. Son objectif est néanmoins de documenter les années 1959-1970, période de renouveau des sources de l’art verrier contemporain avec le studio glass movement, mais aussi de montrer l’évolution des créations actuelles en mettant l’accent sur les sculptures en verre.
Jean-Luc Olivié, quant à lui, rappelle que l’on voit en Europe des collections beaucoup moins spécifiques que celles que l’on peut voir aux Etats-Unis. Celles-ci sont très monomaniaques - certaines personnes ne collectionnent que du verre - alors que chez nous on ne bénéficie que peu de ce type de comportement. Par contre, il n’est pas rare de trouver du verre contemporain dans des collections de verre ancien, dans des collections de plaisir, dans des collections de vie. Les collections de verre américaines ont souvent pour objectif de devenir la collection de Monsieur X dans le musée Y. En France, les musées intègrent le verre contemporain de façon plus progressive car d’autres collections sont à continuer. Et d’expliquer que les pièces achetées ne sont que des jalons. Il faut rester humble. Ma politique d’acquisition vise à tracer un sillon dans lequel des verres vont être déposés par des legs, des dons, des dations, initiatives qui peuvent être orientées par des écrits, des expositions temporaires… Les objets qui entrent ainsi au musée sont chargés d’histoire, d’amour, d’idéologie… Ce sont les collectionneurs privés qui font le marché de l’art.

6. Une note d’optimisme

Il est important de souligner avec Jean-Claude Chapelotte qu’il existe un marché en Europe, aux Etats-Unis, au Japon… Et il y a un potentiel énorme d’artistes. Avant de se le faire prendre, il faut le faire connaître à l’étranger par des expositions, internet… Il faut se déplacer, voir ce qui se fait à l’étranger pour connaître son propre potentiel. Et Paskine de Gignoux de conclure, rappelant que l’amour de l’art a conduit sa vie et son chemin avec les artistes, que la passion peut faire avancer les choses, bouger les mentalités, mais qu’il faut aussi laisser du temps au temps.

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