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Le secteur verre et cristal, crises récurrentes et nécessaires adaptations
Véronique Brumm
- Une succession de modes et de foyers importants
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Des solutions pour résoudre la crise
- Des amulettes aux vitraux : une diversification des productions
- Une succession de modes et de foyers de production importants
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- La pluralité des initiateurs de la patrimonialisation
- Les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal
- Bibliographie
- Glossaire
La pluralité des initiateurs de la patrimonialisation
Les acteurs de la patrimonialisation sont nombreux et leurs statuts variés. Nous nous garderons ici de dresser la liste des individus ou organisations impliqués dans des actions d’étude de conservation et de valorisation. Nous nous intéresserons par contre de façon plus approfondie aux initiateurs des projets parmi lesquels trois catégories principales sont à distinguer : les entreprises, le milieu associatif et les collectivités territoriales. Chacune a des caractéristiques qui lui sont propres et qui déterminent ses logiques d’actions, ses choix patrimoniaux et des formes de valorisation spécifiques, caractéristiques que nous allons ici mettre en lumière.
1. Les entreprises
Les entreprises ne peuvent plus être considérées aujourd’hui comme de simples productrices de biens à destination patrimoniale, mais constituent de véritables agents de la patrimonialisation (La Broise, 1998 : 97). L’initiative des actions menées, quelle que soit la forme qu’elles prennent, revient généralement au chef d’entreprise. C’est lui qui prend la décision d’organiser des expositions, de créer un musée et/ou d’ouvrir les portes de la halle au public... Il fait ensuite appel à des personnes compétentes pour réaliser le travail, soit à l’interne par des créations de postes, soit à l’externe en sollicitant ponctuellement des experts, des cabinets de consultants
, pour transformer en projet ses idées et les mettre en uvre.
Ainsi, à Hergiswil, Robert Niederer a eu recours à des spécialistes pour la mise en uvre du parcours-spectacle Vom Feuer geformt, de l’exposition Phänomenales Glas, des Archiv
En réalité, il a surtout fait appel à un de ses amis, Otto Jolias Steiner. Celui-ci s’est lancé dans l’aventure, tout en s’entourant d’artisans qualifiés pour la réalisation des mises en scène qu’il concevait. A Biot, le petit musée, dans les années 1977, a été réalisé par un Canadien . Un peu plus tard, Serge Lechaczynski, le fils de Danielle et Jean Lechaczynski qui ont repris la verrerie en 1973, s’est investi dans la création d’une galerie de verre contemporain qui apporte une nouvelle dimension culturelle au site . Plus récemment, afin de mettre en uvre le projet d’écomusée développé de longue date, une jeune femme, Caroline Dupont-Bauverie, formée à l’Ecole du Louvre et titulaire d’un D.E.S.S. de Médiation et Ingénierie culturelle, a été engagée . A Baccarat, si le musée du Cristal remonte à 1966, il n’ouvre ses portes quotidiennement au public que depuis une vingtaine d’années. Une personne, secondée en période de forte fréquentation par une équipe de stagiaires, généralement des enfants du personnel, accueille les visiteurs et leur donne des informations sur la cristallerie, les productions et les savoir-faire . Un conservateur, basé à Paris, a, quant à lui, en charge le patrimoine de l’entreprise. C’est également lui qui s’occupe de l’organisation des expositions temporaires qui se tiennent chaque année dans la chapelle attenant au château et qui, sur une thématique donnée, présentent des pièces parmi les plus prestigieuses produites par la cristallerie.
Au niveau des financements, les entreprises, soucieuses de préserver leur indépendance, assurent généralement seules les frais occasionnés par la valorisation de leur patrimoine. Percevoir des subventions risque en effet de créer une dépendance par rapport à l’institution ou la collectivité qui les accorde, lui conférant un certain droit d’ingérence, tout du moins la possibilité de demander des comptes et ainsi d’influer sur les réalisations. Robert Niederer explique : je n’ai jamais demandé de subventions. Otto Steiner me conseillait d’en solliciter, mais je n’ai jamais voulu. C’est une question d’indépendance. Si une collectivité donnait ne serait-ce qu’un franc, elle aurait l’impression d’avoir construit le projet et immédiatement se créerait un lien de dépendance. Et il a toujours été clair pour moi qu’il fallait que la Glasi conserve son indépendance.
Cela ne signifie pas pour autant que l’on ne souhaite pas de soutien. A Biot, Serge Lechaczynski évoque sa volonté de créer un musée d’Art contemporain spécialisé dans le verre : Là on a contacté le Conseil Général pour lui dire qu’on avait un projet, même s’il est vieux de treize, quatorze ans, qui avait été complètement arrêté par l’ancienne municipalité et qui pourrait être maintenant repris. Au préalable, on voulait faire une fondation privée. Maintenant on n’a plus les sponsors pour cela. Et comme les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient dans les années 1990, malheureusement on a passé notre tour, donc maintenant il faudrait que ce soit quelque chose de plus corporatif. On a des idées comment le faire, bon en semi-privé, semi-public. Nous, on a toujours l’esprit de rentabilité. Par exemple, depuis deux ans qu’il est ouvert, l’écomusée de la Verrerie de Biot, est subventionné par la verrerie. Mais on s’est donné cinq ans. Après, il doit marcher tout seul. C’est-à-dire, il doit avoir sa directrice, éventuellement un employé si elle arrive à l’avoir, mais il ne doit plus coûter d’argent à l’entreprise. L’entreprise est son sponsor pour l’instant, pendant cinq ans. Comme l’entreprise est le sponsor, que la mairie n’est pas le sponsor, on a quasiment rien de l’administration. Il faut savoir que 90% des écomusées marchent à 70% de subsides de l’Etat, nous on marche à 5% de subsides de l’Etat. Bon, c’est un truc de fous, parce que moi je pense qu’il n’est pas normal que l’on marche avec des subsides de l’Etat, mais il pourrait favoriser la chose en enlevant les taxes et machins, en nous défiscalisant ou quelque chose comme ça.
A Baccarat aussi, le musée a été mis en place grâce à un financement interne, mais, aujourd’hui, l’entreprise pense faire appel au soutien des collectivités territoriales pour son projet de réaménagement et d’agrandissement . Il faut dire que la valorisation patrimoniale a un coût élevé et qu’étant donné les retombées positives qu’elle peut induire, de plus en plus de collectivités sont prêtes à soutenir ce genre d’initiatives. Autre exemple : le projet de musée de l’Imaginaire Lalique à Wingen-sur-Moder, porté par la Communauté de Communes du Pays de La Petite Pierre, inscrit au contrat de Plan Etat - Région Alsace et dont le financement devrait être assuré par l’Etat, la Région et le Conseil Général. De même, le château du Val Saint-Lambert, situé à quelques mètres seulement de la célèbre cristallerie belge, a bénéficié de travaux et ouvre à nouveau ses portes au public depuis 1998, permettant aux visiteurs de vivre tout au long d’un fascinant et merveilleux parcours spectacle, la légende de la naissance du verre, ses exploitations à Rome dans l’Antiquité et dans un atelier verrier du Moyen Âge, la magie du cristal et la vie quotidienne à la cristallerie du Val Saint-Lambert
. Ces travaux de réaffectation touristique ont été initiés par la commune de Seraing, propriétaire du bâtiment, avec le soutien de financements européens et surtout de la Région Wallonne.
Parmi les thématiques exploitées par les entreprises, les productions occupent une place importante. Pourtant les stratégies poursuivies varient d’un établissement à l’autre. Lorsque l’on a affaire à une entreprise prestigieuse, produisant des articles dits de luxe comme Baccarat, ce sont eux qui occupent la place principale au sein du musée. La manufacture lorraine met surtout l’accent sur les pièces anciennes les plus prestigieuses car offertes ou commandées par un grand de ce monde ou ayant obtenu un prix à l’occasion d’une Exposition universelle. Elle présente également l’évolution de sa production depuis les origines de l’entreprise jusqu’à aujourd’hui, montrant sa capacité d’adaptation aux goûts de chaque époque, aux évolutions techniques
Si le musée expose quelques pièces contemporaines, les visiteurs peuvent également les admirer, beaucoup plus nombreuses et tout aussi bien mises en valeur, à la boutique située à quelques mètres de là.
A Hergiswil, la politique est quelque peu différente. Le scénographe, Otto Steiner, s’affirme heureux de ne pas avoir d’objets aussi luxueux à présenter, ce qui lui permet de mettre l’accent sur d’autres éléments. Dans le parcours-spectacle, seuls quelques verres anciens de la région de Flühli et quelques dames-jeannes sont exposés. Les Archiv, si elles présentent également des productions de la région de Flühli, montrent surtout l’évolution des productions de la verrerie depuis le XIXe siècle, mais, comme dans des archives ou des réserves, les objets sont simplement placés les uns à côté des autres suivant un classement où entrent en jeu la période de fabrication et le type -verre, vase, plat, flacon
Les productions de la Glasi sont également utilisées dans l’exposition Phänomenales Glas pour réaliser des expériences permettant de découvrir les propriétés du verre. Les visiteurs les voient, peuvent les toucher et ainsi se familiariser avec eux. En réalité, ils sont surtout mis en valeur dans les boutiques, afin, bien entendu, d’inciter à l’achat. Une technique intelligente, tout en finesse.
A Biot, des objets en verre sont exposés à différents endroits : à la Galerie internationale du Verre, des créations d’artistes contemporains ; à l’écomusée où l’on présente surtout des verres antiques, des objets provençaux et des productions anciennes de la verrerie de Biot [V.8.a]. Les productions récentes, quant à elles, se concentrent au magasin.
Les savoir-faire sont, eux aussi, présentés de façons différentes suivant les sites. A Biot et à Hergiswil, on n’hésite pas à ouvrir les portes de la halle au public afin de lui faire découvrir la magie du travail à chaud. A Baccarat par contre, pas d’ouverture de l’entreprise, mais des explications par des textes et l’exposition d’outils, complétées par une vidéo qui suggère plus qu’elle ne montre. Un bon moyen de préserver une part de mystère.
Soulignons que toutes ces entreprises, qu’elles soient de tradition ancienne ou de création récente, mettent l’accent sur leur histoire, afin de montrer les bases solides sur lesquelles elles s’appuient ou pour mettre en valeur leur ascendance, ascendance qui leur confère une certaine légitimité.
Si on ne s’attend pas forcément à ce qu’un musée d’entreprise aborde les questions sociales, remarquons que le sujet est néanmoins traité à Baccarat, même si ce n’est que succinctement, par le biais du paternalisme, en insistant surtout sur les bénéfices des mesures prises pour les ouvriers. A Hergiswil où le directeur explique qu’au niveau humain, on essaie de ne pas avoir de hiérarchie et de faire en sorte que tout le monde puisse travailler ensemble et que je ne sois pas un directeur dont tout le monde ait peur. Bien sûr, je me fâche parfois. Ça appartient à la fonction. Mais dans l’ensemble, j’ai le sentiment que les choses se passent bien , et où la valorisation patrimoniale est plus récente, les aspects sociaux sont beaucoup plus développés. On n’hésite pas à évoquer les relations patronat-ouvrier, les loisirs
1.2. Le milieu associatif
Autre catégorie d’acteurs jouant un rôle clé dans la patrimonialisation du secteur verre et cristal : le milieu associatif. Les actions de sauvegarde et de valorisation du patrimoine verrier et cristallier dont il est à l’origine voient, pour la plupart, le jour dans des sites où l’activité a cessé et dans des régions où la richesse associative, déjà importante, a encore été confortée par un climat de crise. A Trélon, la création de l’atelier-musée du Verre doit beaucoup à l’engagement des bénévoles. Jacqueline Dubois constate : Dans le Nord, la vie associative est très développée. Les bénévoles font généralement partie d’autres associations . A Vannes-le-Châtel, Michel Dinet souligne l'intense vie associative de la commune et explique que l'on ne sort pas indemne d'un travail collectif : souvent les personnes qui travaillent à une même place se retrouvent en dehors de la verrerie pour s'entraider. Cette cohésion se retrouve au sein du monde associatif.
Les associations ont en effet une fonction de réfection du tissu social en ce qu’elles contribuent à renforcer les liens sociaux. Les individus deviennent actifs. Ils ne se contentent plus de subir passivement les événements mais cherchent à jouer un rôle et à infléchir les actions (Parodi, 1999 : 129-131). Tout s’est passé comme si ces changements sociaux avaient fait éclater les cadres d’une société traditionnelle encore fortement marquée par la coutume et le modèle villageois, avancement libéré des aspirations à une sociabilité plus libre et plus élective qui rendait plus attractives les possibilités offertes par le mode associatif. Essentiellement la possibilité de se lier librement à d’autres et de réunir un faisceau de volontés afin de constituer un collectif opératoire autour d’un objectif commun. En d’autres termes, c’est la possibilité de concevoir et de mettre en uvre un projet où un groupe s’exprime et agit en tant que tel, mais dans le cadre d’une coopération libre et volontaire où chacun peut affirmer sa propre individualité (Thery, 1999 : 38-39). C’est un rapport différent aux pesanteurs économiques, aux logiques de marché, aux impératifs de production, aux exigences d’organisation bureaucratique et institutionnelle de la vie collective qui s’exprime ici. L’attachement au secteur associatif, à la forme de l’association dite loi 1901, c’est-à-dire à des motifs d’intérêts généraux, dépourvus d’objectifs de rentabilité, manifeste la volonté de préserver un certain type de liens sociaux. La raison humanitaire s’oppose à la raison utilitaire qui sévit dans l’ensemble des autres secteurs d’activité (Chaumier, 2001a : 25-26). François Bloch-Lainé souligne que les associations exercent souvent des fonctions d’avant-garde ou d’innovation sociale en raison de leur aptitude particulière à déceler les besoins sociaux et à les révéler, parfois à les satisfaire grâce à leur grande proximité, physique et morale, avec des individus et/ou des groupes sociaux dont les besoins ne peuvent s’exprimer spontanément sur le marché sous forme de demande, soit précisément que la demande soit mal « révélée », soit que la demande ne soit pas tout à fait solvable (Parodi, 1999 : 129-131).
Les associations visant à valoriser le patrimoine verrier et cristallier peuvent avoir été créées dans cette optique. Ainsi, à Trélon, comme nous l’avons déjà souligné, une association s’est constituée suite à la fermeture de la verrerie Parant afin d’assurer la sauvegarde et la valorisation du site. A Glashütte, l’association porteuse du projet avait, elle aussi, comme principal objectif à l’origine de stopper la dégradation du site et de le réhabiliter.
Dans d’autres cas, l’association jouant un rôle moteur avait une autre vocation au départ, mais a été peu à peu sensibilisée à l’intérêt du secteur verre et cristal au point de s’investir dans sa mise en valeur. C’est le cas à Meisenthal où les membres de l’Association artistique et culturelle, créée en 1972, selon les règles de la loi locale de 1908 , avaient comme motivations premières la création artistique - peinture et sculpture. Ils ont pourtant réorienté progressivement leurs activités et leur action a été décisive pour la création de la Maison du Verre et du Cristal. De même à Vannes-le-Châtel, si l’association Cristal I.D. a été créée pour prendre le relais, l’initiative de la valorisation du secteur verre et cristal revient à la Maison des Jeunes et de la Culture du village. Progressivement, d’autres projets se sont dessinés et en particulier l’idée de Plate-Forme verrière qui a conduit à la création d’une autre structure porteuse, la M.J.C. ne pouvant continuer à développer ses activités initiales et, dans le même temps, soutenir un projet aussi ambitieux que la valorisation du secteur verre et cristal. Michel Dinet explique en effet : C’est donc la M.J.C., qui, par ses animations, a conduit à la création de Cristal I.D., qui a dans un premier temps été porté par le noyau dur de cette association loi 1901 et qui petit à petit a varié ses membres en ouvrant ses portes à des retraités, cadres ou ouvriers du verre, à des syndicalistes, à des élus politiques, à des personnes qualifiées, à des hommes et des femmes de culture qui, progressivement, ont étoffé cette association. Et, de fait, il y a encore dans Cristal I.D. et dans le C.E.R.F.A.V. des membres de droit représentant la commune et l’intercommunalité aujourd’hui. Mais ce ne sont plus eux qui sont les porteurs essentiels. J’ai envie de dire heureusement car en quelques années leurs épaules ont été fortement fatiguées par le poids d’une telle ambition. Il fallait qu’elle retrouve, je parle de la M.J.C., une animation plus en proportion avec ses possibilités. Car on a vécu une période où au point de vue budgétaire, au point de vue de l’intensité de la réflexion, au point de vue de la lourdeur des négociations, cette petite M.J.C. de village a porté une ambition qui était au dessus de ses forces, et avec uniquement des bénévoles puisqu’on n’avait pas de personnel professionnel à l’association.
Ces personnes qui s’engagent dans ces associations le font au service d’une cause commune, la valorisation du patrimoine verrier et cristallier, de façon bénévole, c’est-à-dire de bonne grâce, sans que leurs actions donnent lieu à rémunération. Don de soi qui peut se traduire par un don de temps, de savoir-faire, de créativité, d’énergie, de dialogue, de bonne humeur, d’espoir
(Garibal, 1998 : 19-20). Un tel ralliement ne peut se résumer aux loisirs et au passe-temps mais témoigne d’une sensibilité et d’une réelle volonté. L’association constitue une communauté d’appartenance permettant à ses membres d’affirmer des liens et de nouer des rapports au monde où s’expriment des valeurs non marchandes. L’adhésion volontaire à un groupe conduit à des moments de partage, alimentant ainsi un réseau de convivialité et de solidarité qui ne peut être remplacé par la professionnalisation (Chaumier, 2001b : 4).
A Meisenthal, les membres de l’association artistique et culturelle vont rapidement consacrer la majeure partie de leurs loisirs à la mise en uvre du musée. Ils commencent par rassembler des objets en verre et des outils de verrier, de tailleur et de graveur, depuis la canne jusqu'au touret, en passant par des moules en bois et en fonte. Chacun chez soi avait quelque chose à montrer. Chacun a trouvé quelque chose dans le grenier de son voisin . Mais, au-delà, il a fallu se documenter, s’informer. Et même si l’origine du musée est liée à l’histoire locale, on ne limite pas les champs de recherche à cette thématique. Les travaux d’aménagement avancent à grands pas. Pendant ce temps, les Amis du Musée, animés par Lucien Fleck, le président, mais aussi Antoine Fellerath, Antoine Muller et d’autres encore, continuent leurs investigations. Récemment, ils ont été à Cologne, où une belle exposition ouverte jusqu’au 6 février, est consacrée à Meisenthal, à son verre et à ses maîtres. Une visite qui s’ajoute à bien d’autres et qui aboutissent parfois à des trouvailles. La future Maison du Verre et du Cristal puisera dans cette impressionnante somme d’efforts une grande part de sa richesse . Après l’ouverture de la Maison du Verre et du Cristal, les membres de l’association ne se désengagent pas, bien au contraire. Ils accueillent les visiteurs et leur proposent des visites guidées, poursuivent leurs recherches et organisent des expositions temporaires.
A Trélon aussi des hommes et des femmes se sont investis dans la création du musée et aujourd’hui on a une équipe de bénévoles et on s’entend très bien. (
) Il y en a une quinzaine qui viennent d’ailleurs comme ça dans la semaine, mais qui assurent surtout les visites du week-end, samedi, dimanche et jours fériés. (
) On fait des réunions, on établit un planning pour deux mois, de toutes les permanences. C’est bon, c’est organisé, ça va . Grâce aux recherches qu’ils effectuent les membres de ces associations deviennent rapidement détenteurs d’un savoir, savoir qui leur permet sans doute de justifier l’intérêt des lieux et de conforter leur engagement, mais aussi savoir qu’ils ont envie de partager justement grâce aux visites guidées, à l’organisation d’expositions
(André, 1997 : 15).
Les motivations poussant les différents acteurs à s’engager sont variées. A Trélon et à Glashütte, nous l’avons vu, il s’agit avant tout de la protection et de la conservation de sites menacés de destruction. A Vannes-le-Châtel, un des objectifs premiers est la sauvegarde des savoir-faire. Pour ce qui est de Meisenthal, on est plutôt dans une logique de valorisation d’un métier, logique qui contribuera néanmoins à la protection d’un site. On assiste à une volonté de réappropriation de ce patrimoine, à l’affirmation de la valeur de sa culture d’appartenance et, d’une certaine manière, par cette vitrinisation, on assure la grandeur, la légitimité et la magnificence des origines (Chaumier, 2001a : 25-26).
Pour Bernard André, la diversité des formes de l’engagement au service du patrimoine industriel - d’aucuns concentrent leur attention sur un secteur spécifique de production, d’autres souhaitent embrasser la totalité du patrimoine industriel sur un territoire donné ; certains renouvellent avec bonheur ce que furent en leur temps les premières sociétés savantes, suscitant recherches, exposés et publications multiples, tandis que d’autres se battent pour la sauvegarde de sites dans l’urgence - est liée à la profonde vitalité de ce mouvement associatif qui s’est développé depuis vingt-cinq - trente ans, rassemblant, tant à l’échelon local qu’au niveau national, des hommes et des femmes de milieux très diversifiés, des ouvriers aux chercheurs en passant par les ingénieurs (André, 1997 : 14-15). Marie-Jeanne Choffel-Mailfert explique, elle aussi, que l’hétérogénéité des associations est à l’image de ceux qui en sont les promoteurs et orientent les structures vers des logiques d’ordre culturel, social, politique et économique (Choffel-Mailfert, 1999 : 206-207), en fonction de leurs centres d’intérêts qui peuvent aller plutôt à la mémoire collective, à l’histoire locale liée à une culture industrielle, à la sauvegarde du patrimoine industriel et technique ou au développement local (Idem : 202).
1.3. Les collectivités territoriales
Troisième catégorie majeure d’acteurs de la patrimonialisation : les collectivités territoriales. Elles ont bien compris que si la valorisation patrimoniale implique des charges financières lourdes, elle peut également constituer un faire-valoir intéressant. A l’ère de l’image, du symbole, et du pari sur la politique touristique comme facteur de redéploiement de l’économie locale, le musée s’avère être un outil de représentation et un fer de lance prometteur (Chaumier, 2001a : 26). Mais si la prise de conscience de l’intérêt que constitue la carte culture est à peu près générale, celle du patrimoine industriel est surtout réelle dans les zones rurales ou à forte densité industrielle, et plus encore mono industrielle, parce que partie intégrante de leur identité. Le phénomène de proximité crée un lien étroit entre l’entreprise locale, ou le secteur industriel, et les habitants.
En Allemagne, les collectivités territoriales se rendent compte dès les années 1960 qu’il est important d’agir en faveur de la protection et de la valorisation du patrimoine industriel. C’est le cas pour un de nos terrains d’étude, à savoir le musée de l’Industrie de Westphalie dont une antenne est aujourd’hui consacrée au verre. Sensibilisé par la population, le Landschaftsverband de Westphalie-Lippe va s’engager dans sa sauvegarde et permettre la création d’un musée qu’il subventionnera, mais dont la structure de fonctionnement sera indépendante. Michael Funk souligne le rôle décisif de cette institution : si les choses ont pu se faire, c’est grâce au soutien du Landschaftsverband, ancienne institution prussienne, qui avait été mise en place pour mener à bien différents projets, en particulier la construction de routes, lorsque les villes ou les arrondissements étaient trop petits pour les financer. Il s’intéresse également à des questions comme les écoles, les infrastructures sociales, les hôpitaux psychiatriques. (
) Autre centre d’intérêt : la culture.
Nos deux exemples français sont plus tardifs - seconde moitié des années 1980 -, même si de longue date les collectivités territoriales ont soutenu les actions menées par les associations, en particulier en leur apportant leur soutien financier. Cette prise en main n’est pas un phénomène rare et est généralement motivée par des raisons budgétaires - nécessité d’offrir une assise plus large pour développer des projets de grande envergure.
A Meisenthal par exemple, la commune a toujours soutenu les projets de valorisation patrimoniale. En vue de la création de la Maison du Verre et du Cristal, elle a acquis les bâtiments administratifs de l’ancienne verrerie et en a financé l’aménagement à hauteur de 26%, ce qui, sur trois millions de francs, représente une somme importante pour une petite commune rurale. Plus tard, lorsque le projet de création du Centre international d’Art verrier se développe, elle rachète, pour un montant de cinq cent soixante mille francs, l’ensemble de la friche industrielle, ajoutant ainsi au bâtiment administratif l’ancienne taillerie et un immense hall sans pilier, considéré dans les années 1960 comme l’un des plus vastes d’Europe , et s’engage à réaliser les travaux de réhabilitation du bâtiment (ancienne taillerie) en vue de l’accueil d’une entreprise nouvelle . Si dans un premier temps le Syndicat mixte du Parc naturel régional des Vosges du Nord est maître d’ouvrage, l’association E.C.L.A. - Emploi dans les Cristalleries de Lorraine et d’Alsace - prend le relais avant de le passer à la Communauté de Communes du Pays du Verre et du Cristal, alors présidée par Joseph Grébil, ancien directeur de la Cristallerie Lorraine de Lemberg, qui accepte de prendre en charge le Centre avec ses bâtiments en signant un bail emphytéotique le 16 décembre 1993. Il s’occupe ensuite avec détermination de leur aménagement et de la transformation de l’ancien presbytère en Centre d’accueil. (
) Dès son élection, son successeur, Gilbert Maurer, maire de Goetzenbruck, montre son intérêt pour le Centre. Comprenant qu’il constitue un vecteur important de développement local, il élabore un programme d’investissement et d’action : aménagement de deux mezzanines pour permettre au public de suivre le travail à chaud en toute sécurité, rapatriement de l’exposition des objets réalisés à Meisenthal par les étudiants du Centre présentée à Sarrebruck en 1996, relance des activités de formation, création de petites séries, soutien des opérations d’animation, fête du verre, raid 2CV, classes patrimoine, soirées consacrées à la transmission des savoir-faire
.
Si à Meisenthal la Communauté de Communes reprend un projet déjà engagé afin de lui donner une assise financière plus large avec la volonté d’assurer sa pérennisation, avec la création du Chemin des Verriers, on est dans une perspective quelque peu différente puisque c’est le S.I.V.O.M. de l’Orthus qui va l’initier ou plutôt le maire de Claret, Christian Jean, qui souhaite mettre en place une politique raisonnée de développement local. Etant donné la petite taille des communes et la nécessité de trouver des axes de développement pour toutes, l’échelle de l’intercommunalité s’est rapidement imposée. Un article paru dans l’Echo du Pic explique : L’aménagement de l’itinéraire des verreries qui jalonnent le Causse et dont la signalisation constitue la première phase s’inscrit dans cette volonté politique de développement local affichée par les communes du canton de Claret et, prochainement nous l’espérons, par l’ensemble des communes qui bordent le Causse. (
) La démarche s’appuie sur l’intercommunalité, cadre incontournable du développement local, notamment en matière d’action économique, mais toujours dans le respect de la spécificité des communes. La commune de Ferrières-les-Verreries, séduite par le projet, vient non seulement cautionner cette démarche, mais a choisi de s’intégrer à la structure du S.I.V.O.M. de l’Hortus, pour participer activement, aux côtés des autres communes du canton, à sa réalisation.
Cette démarche de développement local, originale par rapport aux autres actions menées dans le département, prend le prétexte d’une recherche identitaire. On souligne en effet la volonté de parvenir à « retrouver les fondements culturels » d’une région qui vit durant trois siècles les gentilshommes verriers entretenir l’Art du verre médiéval, puis découvrir de nouvelles technologies, à force de progression et de transmission de la mémoire. Les différents partenaires du Chemin des Verriers, conscients que « notre siècle a connu une révolution formidable » mais en « oubliant la plupart de ses originalités et de ses valeurs dans sa course vers le progrès » ont donc décidé d’appuyer une véritable volonté d’innovation et de développement en matière d’histoire et de culture locales, « sans pour autant nier une évolution du monde et de notre terroir ».
Pierre Schmit et Sylvie Marie-Scipion estiment que lorsque les collectivités territoriales se lancent dans la réalisation d’un projet muséographique - cela vaut aussi pour les projets patrimoniaux d’une façon générale - il s’inscrit dans des projets plus larges, croisant bien souvent différents dispositifs de nature économique, culturelle, touristique, d’aménagement du territoire. Il contribue au maintien ou à la relance d’une industrie traditionnelle en l’attachant au territoire, en mettant en valeur les savoir-faire spécifiques voire en participant directement à une recréation. Il développe des activités pédagogiques, des animations, tout en assurant des missions inhérentes comme la conservation du patrimoine (Schmit & Marie-Scipion, 1997 : 89).
L’engagement de ces collectivités territoriales au service de la valorisation patrimoniale a généralement un impact positif pour les élus, ceux-ci étant nommément associés aux projets par la population. Les retombées sont d’autant plus importantes que la thématique traitée jouit déjà par elle-même d’une image attractive. Cela étant, l’ensemble des habitants et des élus n’a pas forcément la même vision des choses et d’aucuns peuvent considérer que l’on dilapide l’argent public ou du moins que l’on pourrait en faire un usage différent dont les bénéfices immédiats seraient plus visibles.
Avec l’implication des collectivités territoriales, on assiste également à une professionnalisation. Comme les entreprises, elles font soit appel à des compétences extérieures, soit développent des services en leur sein. Il n’est pas rare non plus que les deux formules soient associées. C’est ainsi qu’à Meisenthal, la Communauté de Communes gère en régie directe le C.I.A.V. Elle emploie le personnel du Centre et donc des verriers. Jusqu’en 2001, les questions administratives étaient traitées par son secrétaire général, mais, depuis, un directeur a été nommé pour offrir au Centre la possibilité de se développer pleinement mais également de réfléchir aux possibilités de création d’une structure de gestion indépendante, la régie directe provoquant des lourdeurs et ralentissant les prises de décision. Pour ce qui est des projets d’aménagement à l’échelle plus globale du site - avec le musée et la halle -, il est fait appel à un cabinet de consultants.
Le Chemin des Verriers, quant à lui, a été conçu en étroite collaboration avec l’Office départemental d’Action culturelle et est géré par le S.I.V.O.M., puis par la Communauté de Communes de l’Orthus lorsqu’elle a été créée. Si les verriers ne sont pas employés - ici, ils louent leur atelier - l’ouverture de la verrerie a engendré pour nous, collectivité, des besoins nouveaux. On s’est vite rendu compte que les verriers ne pouvaient pas assurer tout seuls la gestion, le suivi et l’entretien du bâtiment. Donc il a fallu organiser ça. Et de toute façon il fallait qu’on continue une politique d’animation à travers les expositions et l’accueil du public. Il fallait organiser et structurer l’accueil du public. Les verriers, dans leurs ateliers, ils voulaient bien accueillir le public, mais ils ne pouvaient pas non plus tout canaliser. (
) On a créé très vite un office intercommunal de tourisme qui est devenu un peu autonome et indépendant et qui a pour vocation de créer les conditions d’accueil et de visite de la verrerie pour le grand public. Quand vous avez sur l’année vingt, vingt-cinq mille visiteurs, ça crée quand même un flux important. Il fallait ouvrir les portes le week-end. Donc il faut s’organiser. On ne peut pas tout laisser au hasard. Il fallait aussi qu’il y ait une qualité d’accueil qui soit au rendez-vous pour le grand public . En fonction des besoins des structures, des emplois sont donc créés pour assurer le bon fonctionnement des équipements. Même si l’Office de Tourisme n’est pas un service de la Communauté de Communes, il en est une émanation et obtient son soutien financier. Par ailleurs pour le projet du mas de Baumes, toute une série d’études, qu’elles soient le fait d’étudiants ou de cabinets spécialisés, ont été commandées. Si la gestion a tendance a être prise en charge à l’interne, la conception des projets et leur mise en uvre sont généralement externalisées.
Bibliographie
ANDRE (B.), 1997, « Propositions pour des politiques publiques en faveur du patrimoine industriel », dans L’Archéologie industrielle en France, n°31, pp. 11-23.
CHAUMIER (S.), 2001a, « Ethique du bricolage. Les économies de la modestie : De la sauvegarde du lien social par les amis de musées », dans Lettre de L’O.C.I.M., n°75, pp. 24-30.
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