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Le secteur verre et cristal, crises récurrentes et nécessaires adaptations
Véronique Brumm
- Une succession de modes et de foyers importants
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Des solutions pour résoudre la crise
- Des amulettes aux vitraux : une diversification des productions
- Une succession de modes et de foyers de production importants
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- La pluralité des initiateurs de la patrimonialisation
- Les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal
- Bibliographie
- Glossaire
Les valeurs nouvelles associées à lindustrie du verre et du cristal
Aujourdhui, à une période où lon parle de tout patrimonial, autrement dit où tout accède potentiellement au statut de patrimoine, quil sagisse dobjets, de monuments, de paysages, dinformations écrites, orales, gestuelles, architecturales, anthropologiques
, cette notion semble perdre de sa pertinence ou du moins se dissoudre quelque peu. Par moments, en raison de sa répétition à tout va, lacte de conservation ne paraît plus être un acte signifiant derrière lequel se cache un message spécifique, mais semble se réduire à un automatisme, voire une compulsion dénuée de ce trait constitutif de la mémoire, à savoir la sélection. La conservation devient alors un acte pur, dénué de toute réflexion sur la réception modifiée dun objet, dun monument, dun site
Un peu à limage des livres du Nom de la Rose qui sont conservés pour ne pas être lus, on assiste à un phénomène de thésaurisation, voire de sanctuarisation, consistant simplement à amasser un héritage, le soustrayant finalement à léchange social (Urbain, 2001 : 26-27).
Si cela peut être une crainte justifiée, la mise en patrimoine de lindustrie verrière et cristallière nest pas réalisée dans une telle perspective mais participe dun projet de communication. Elle nest pas laissée au hasard, mais résulte, nous lavons vu, dun travail de construction qui se base sur une sélection. Mais comment ces choix sont-ils effectués ? En fonction de quels critères ? En poursuivant quels objectifs ?
Dans un premier temps, nous souhaitions nous pencher sur les objectifs de la patrimonialisation de lindustrie du verre et du cristal. Force est pourtant de constater que ceux explicités au départ demeurent relativement flous et que ce nest quaprès coup que lon se rend réellement compte des retombées résultant des actions menées. En effet, même si Sénèque soulignait au début de notre ère quil ny a pas de bon vent pour un bateau qui ne connaît pas son port, Archier, Elissalt et Setton, dans leur ouvrage Mobiliser pour réussir, observent que si la gestion de son temps, de sa vie, de son entreprise, de son équipe en fonction dobjectifs clairement définis semble une évidence, rares sont pourtant les personnes ou les organisations prenant le temps de préciser leurs buts avant de se lancer dans laction (Archier, Elissalt & Setton, 1989 : 100). Erhard Friedberg fait le même constat, estimant que les individus nont pas toujours le temps délaborer une stratégie en fonction de leurs préférences (Friedberg, 1997 : 63). Et il souligne avec Michel Crozier que, lorsquils sont définis au départ, les objectifs ne sont pas toujours clairs et cohérents. Ils sont souvent multiples, plus ou moins explicites, parfois ambigus, voire contradictoires. Il est fréquent que les individus qui les déterminent cherchent à parer au plus pressé, si bien quils sont souvent contraints de reconsidérer les finalités de leur action, parfois den inventer ou den découvrir dautres au fil de leur avancement et, ainsi, de réajuster leur tir (Crozier & Friedberg, 1977 : 55).
En tant quobservateur extérieur, nous avons tendance - souvent influencé dans ce sens par le discours des acteurs eux-mêmes - à considérer les bénéfices de la patrimonialisation comme des résultats espérés. Cela constitue pourtant un raccourci un peu rapide. Aussi, afin déviter les erreurs dinterprétation, nous avons décidé dadopter une approche quelque peu différente et de nous intéresser au changement de regard porté sur le secteur verre et cristal qui nest plus alors considéré uniquement sous langle de la production industrielle mais qui se voit également attribuer des valeurs nouvelles, qui justifient son accession au statut de patrimoine.
1. Des valeurs identitaires ou la constitution et la gestion dune mémoire
Parmi les valeurs nouvelles associées à lindustrie du verre et du cristal qui légitiment les actions de protection, de conservation et de valorisation de ce secteur en tant que patrimoine, citons tout dabord les valeurs identitaires, autrement dit des valeurs qui sont caractéristiques dindividus ou de groupes et principalement liées à la constitution et à la gestion dune mémoire.
1.1. Une prise de conscience au cours dune période difficile
1.1.1. La peur de la perte
Bien que la notion de patrimoine correspondant à une soustraction dobjets de leur usage quotidien se développe, selon Jean-Pierre Babelon et André Chastel, dès la préhistoire, lemploi du terme dans une acception proche de la nôtre ne remonte quà la Révolution. Elle jaillit même au cur du débat révolutionnaire à travers la question du traitement de lhéritage de lAncien Régime. Que faut-il faire des uvres et monuments érigés à la gloire du roi, des princes ou de lEglise ? Doivent-ils être détruits pour abolir ainsi les symboles honnis du despotisme ? Ou bien les chefs-duvre de lart doivent-ils être protégés pour la gloire de la République et léducation de lhomme libre ? Loscillation entre la volonté de se réapproprier la mémoire des siècles passés et la tentation de liconoclasme se traduit dun côté par des efforts de conservation, de lautre par le vandalisme, abattant, mutilant tout ce qui peut rappeler le pouvoir de lEglise et celui du roi, avec la bénédiction de lAssemblée. Ainsi, au cours de lété 1792, statues, bas-reliefs, inscriptions et autres monuments en bronze sont-ils fondus pour en faire des canons. Dès 1790 pourtant, sur une intervention de Talleyrand, lAssemblée nationale avait pris la décision de créer un comité spécialement chargé détudier le sort des monuments des sciences et des arts provenant des églises et abbayes mises à la disposition de la Nation par le décret du 2 novembre 1789. Par la suite, le 14 août 1792, devant les destructions perpétrées par les sans-culottes, les députés rédigent une déclaration qui, tout en condamnant à mort les monuments élevés à lorgueil, aux préjugés et à la tyrannie, en excepte les objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts (Ministère de la Culture et de la Communication, 1992 : 13). Ladoption du calendrier révolutionnaire le 22 septembre 1792 marque lentrée dans une ère nouvelle.
LAncien Régime étant définitivement aboli, lhéritage du passé cesse dêtre un symbole menaçant pour la liberté naissante et peut donc être réapproprié sous le signe de la culture. Même si les destructions ne sarrêtent pas du jour au lendemain, les mesures conservatoires se multiplient (Idem). La perte de nombre dentre eux a dailleurs contribué à la prise de conscience de lintérêt représenté par les uvres dart et les monuments et du fait quils ne devaient plus être regardés uniquement comme des symboles du despotisme mais également se voir associées des valeurs nouvelles, quelles soient dordre national, cognitif, économique et/ou artistique, comme la souligné Françoise Choay (1999 : 88-101).
Les destructions qui se sont multipliées et le discours antivandale qui sest développé en réponse peuvent être considérés comme étant à lorigine dune obsession de la perte dont limportance, dans lordre de laffect et de la mémoire, est incommensurable. Cest en effet sur cet ensemble démotions et darguments que se construit tout le discours culturel dont hérite le XIXe siècle. Sur le long terme, cette constitution du patrimoine français et son administration coïncident avec la formation dune idéologie suffisamment efficace et structurante pour prendre le relais de la tradition, ce que Clifford Geertz nomme lidéologie comme système culturel (Poulot, 2001 : 61). Lépisode vandale a donc contribué à la définition de la place du passé dans lespace public. Bien entendu, luvre essentielle de la Révolution française est de nature politique - constitution du système démocratique - mais elle occupe également une place clé dans lhistoire culturelle de la France, dans la mesure où elle concourt à la création dune discipline du patrimoine (Idem).
Si à première vue cette évocation de la période révolutionnaire peut paraître éloignée de nos préoccupations, elle nous semble pourtant fondamentale dans la mesure où elle a toujours une influence déterminante sur la patrimonialisation, ce processus étant bien souvent, aujourdhui encore, enclenché par la peur de la perte. La crainte de voir disparaître des objets, monuments, paysages
, les rend brusquement précieux, du moins les reconnaît-on comme plus dignes dintérêt quauparavant, ce qui conduit à leur protection et à leur valorisation. Ainsi, la peur de la perte peut-elle être considérée comme étant à lorigine de tous les nouveaux patrimoines, quil sagisse du patrimoine rural, naturel, industriel
La déprise économique des années 1970-1980 et les nombreuses fermetures dentreprises quelle a entraînées ont en effet eu un impact décisif sur le développement de la notion de patrimoine industriel. Cette période de rupture a conduit à une prise de conscience de lintérêt représenté par des entreprises, des bâtiments industriels, des machines, des outils, des savoir-faire... - que lon voyait jusque-là sous un angle purement productif - la peur de leur disparition les rendant précieux et justifiant leur sauvegarde, même dans une perspective autre que celle qui était la leur à lorigine. Doù les tentatives de rétablir un lien avec ce passé ou plutôt den établir de nouveaux à la place de ceux qui existaient et qui ont été irrémédiablement rompus.
Le secteur verre et cristal ne fait pas exception, tout au moins la branche où la production est encore manuelle ou seulement semi-automatique. La fermeture de nombre de verreries et cristalleries et la diminution chronique du nombre demployés confèrent à des objets, bâtiments, savoir-faire
, une valeur qui ne leur était pas reconnue jusque-là et qui pousse les gens à se mobiliser en faveur de la sauvegarde de ce quils considèrent désormais comme patrimonial.
A Gernheim par exemple, la prise de conscience de limportance du site sest faite en douceur, à partir des années 1960 - alors que la production de verre y avait été définitivement abandonnée en 1893 - au moment où un élément symbolique de la verrerie, la cheminée , risquait de seffondrer. Dès lors, la verrerie Wittekind de Minden, qui entre 1926 et 1963 a fabriqué des paniers en osier pour dames-jeannes à Gernheim et qui en est propriétaire, entreprend des travaux pour la sécuriser, et, peu après, le Bureau pour la protection des monuments techniques auprès du conservateur du Land de Westphalie-Lippe commence à accorder une attention plus grande à cet édifice monumental. Progressivement, le public sera sensibilisé à lintérêt du site par diverses manifestations et des travaux de restauration seront réalisés sous la houlette du musée de lIndustrie de Westphalie . Si on ne peut bien entendu pas nier la perspective dune valorisation muséale dès cette époque, lobjectif est avant tout, dans un premier temps, de protéger les bâtiments.
Lintérêt patrimonial du site de Glashütte a, lui aussi, été compris alors quil était déjà dans un état de délabrement assez avancé. Lorsque Christoph Schulze, qui est à lorigine du projet, sest rendu pour la première fois dans le village, la situation est plus dramatique encore quà Gernheim, alors que larrêt de la production ne remonte quà 1980. Après la fermeture de la verrerie, à lexception de quelques personnes âgées, la localité sest vidée de tous ses habitants, la majeure partie dentre eux se retrouvant au chômage et étant obligés de déménager pour retrouver du travail. La raison essentielle nest pourtant pas là : le manque dinvestissements au niveau des infrastructures était déjà à lorigine de larrêt de la production, de gros problèmes techniques, en particulier au niveau de lapprovisionnement en gaz, se posant et la halle menaçant de seffondrer. Christoph Schulze, évoquant sa première visite, explique : Ici, tout était envahi par des herbes folles, des acacias et des marantes, cest-à-dire deux sortes darbres qui poussent extrêmement facilement et rapidement. Il reste encore quelques photos de cette époque. Et lorsque je suis entré ici, je suis entré dans un décor féerique. Mon premier réflexe a été de lassocier à la Belle au Bois dormant. Et cette association, je ne loublierai jamais. Ce sont des images que lon a ainsi en tête et dont on ne peut se débarrasser. Je me suis dit : « Mon Dieu, que cest beau ». Je me suis renseigné pour connaître lhistoire de ce site. Et je me suis dit que cétait vraiment une histoire longue et intéressante, et que ce serait vraiment dommage que tout ça soit détruit . Leffondrement, en mai 1991, dune partie du toit de la verrerie, laissant un trou de 40 m2, a accéléré le processus et, le mois suivant, une association dont lobjectif est de sauvegarder et de valoriser le site a été créée.
A Trélon également, lobjectif premier était de sauvegarder les bâtiments risquant de disparaître. En effet, lannonce de la fermeture de la Verrerie Parant met en émoi les Trélonnais. Inscrite dans la mémoire du pays, cette industrie, qui emploie de nombreuses personnes, ne peut disparaître. La population se mobilise, la municipalité et les pouvoirs publics cherchent un compromis. Rien ny fait. Le four « Stein » est éteint, la grande halle semplit de silence et la végétation sempare de la verrerie. Voir disparaître des bâtiments bien entretenus et intacts serait dommage. La commune de Trélon ne peut sy résoudre et, dans un effort considérable, achète lensemble du site verrier en 1979. Si les bâtiments ont quelque chose demblématique en ce quils sont, pour les Trélonais et les gens de passage, les éléments les plus visibles de lactivité verrière dans la commune, il nen demeure pas moins quils ne constituent quune enveloppe et que dautres éléments sont à conserver, en particulier les productions, loutillage
, mais également les savoir-faire. Aussi lassociation du Musée-Atelier du Verre naît à Trélon pour conserver les secrets des verriers. De petites expositions éphémères par nature racontent au public la vie des hommes du verre.
Les restructurations, qui ont généralement pour corollaire des suppressions demplois et font craindre des fermetures, peuvent également être à lorigine dactions de sauvegarde. Chez Daum, les plans sociaux se succèdent depuis les années 1970 et le nombre de verriers est en perpétuelle diminution. Le plan de 1985 est ressenti particulièrement durement à Vannes-le-Châtel où lentreprise a une unité de production : la crise économique va laisser émerger une douloureuse prise de conscience : lactivité verrière et cristallière encore très fortement taylorisée connaît des difficultés dadaptation à lévolution incontournable des produits et des marchés. La question se pose alors de savoir quel est lavenir de cette activité, riche de ses traditions, mais également fortement paralysée par ses habitudes et ses lourdeurs . On sinterroge pour savoir comment redonner de lespoir aux gens et donner à ceux jetés à la rue un espace où leur talent puisse encore sexprimer . En dehors de la nécessité bien évidente de permettre à chacun de retrouver du travail, la volonté de sauvegarder les savoir-faire va progressivement saffirmer. Et ce dautant plus quau sein de lentreprise des problèmes de transmission sont clairement posés, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Lors de linauguration des nouveaux locaux du C.E.R.F.A.V. en 1996, on montre bien que cette préoccupation est toujours prégnante. Un article de presse souligne en effet quil eut été impudique de trop se congratuler alors quil y a à peine quelques mois, la commune était secouée par dautres événements moins plaisants : un bras cassé en cristal tendu haut par Michel Dinet tendait à rappeler quune cinquantaine de salariés venaient dêtre licenciés à la C.F.C. DAUM toute proche. La moitié dentre eux ont retrouvé un emploi, mais tant que « tous nauront pas trouvé une solution, ce bras restera sur notre bureau du Conseil » a expliqué le président de lE.P.C.I. .
Lorsque le risque de disparition provoque un changement de regard, lassociation de valeurs nouvelles et laccession au statut de patrimoine, il est généralement nécessaire dagir rapidement afin de stopper le processus de destruction et déviter la disparition totale de ce que la rareté rend précieux. Pierre Camusat, président lécomusée de la région de Fourmies-Trélon, explique : On a toujours regretté la disparition de tous les patrimoines quels quils soient, ou des faits marquants des générations précédentes et toujours quand il est trop tard ! Or il est déjà trop tard. Je men rends compte tous les jours, lorsque je sollicite une personne censée posséder un témoignage du passé : « Ah si seulement vous étiez passé hier
» . Lannée suivante, un article paru dans La Voix du Nord insiste également sur cette nécessité : Une seule préoccupation pour ceux qui entreprennent cette tâche : faire vite, car dans moins dune décennie les traces essentielles des cent premières années de lère industrielle auront disparu.
La décision de sauvegarder des bâtiments, des outils, des savoir-faire, un site
, est à lorigine dun travail à long terme. Si la conservation dobjets ou doutils nécessite relativement peu defforts - même sil faut bien entendu les collecter et les stocker -, celle des savoir-faire est plus délicate puisque pour quelle soit effective, ceux-ci doivent être transmis. La sauvegarde des bâtiments peut, elle aussi, savérer problématique. Etant donné les volumes à protéger et les coûts liés à de telles opérations, un site ne peut pas toujours être traité dans sa globalité. Concernant celui de Meisenthal par exemple, la décision de créer une Maison du Verre et du Cristal constituait une initiative destinée à arrêter les dégradations de bâtiments auxquels la population était très attachée . La commune a rapidement racheté les bâtiments administratifs qui, dans la foulée, ont été aménagés pour accueillir le musée. Un peu plus tard, elle est devenue propriétaire de lensemble de la verrerie et les efforts se sont alors concentrés sur la taillerie qui abrite aujourdhui le Centre international dArt verrier. Malgré son utilisation pour lorganisation de différentes manifestations - concerts, expositions
- la restauration de la halle na pas constitué une priorité. Aujourdhui des infiltrations deau rendent les travaux urgents et indispensables pour assurer la sauvegarde du site dans son ensemble. Si des mesures rapides ne sont pas prises, la halle risque, selon les propos de Raymond Fuhrmann, le maire de Meisenthal, de tomber en ruine doucement . Mais, si dun côté on est fier des réalisations déjà effectuées cela ne veut pas dire pour autant que tout aille de soi. Le premier magistrat de la commune explique en effet : Dun côté, cest une chance davoir ce site, dun autre, un problème. Les communes qui nont pas de friche ont plus de facilités au niveau de lurbanisme, de laménagement. Il ny a pas moyen de démolir la halle. Et quoi mettre à la place ? Et en plus il y a le classement de la maison Walter . Cest un souci supplémentaire. Cest lourd davoir un site industriel au niveau du village.
Ainsi, dès lors que la prise de conscience dune rupture entre le passé et le présent a lieu, elle suscite, chez ceux quelle affecte, la volonté de recréer un lien entre les deux. Les objets que lon conserve et que lon souhaite transmettre aux générations futures matérialisent et donnent ainsi à voir cette relation. Ils peuvent, dune certaine manière, être considérés comme des reliques des ancêtres et sont, en même temps, des moyens de se représenter leur vie et de la comprendre (Pomian, 1993 : 60).
1.1.2. Surmonter une période de crise
Celui qui nest plus défini par son activité se construit ou se reconstruit une identité à partir de ses origines.
Alain Touraine (Faraut, 1994 : 55)
En ces périodes daccélération brutale et incohérente des mutations de notre civilisation, la volonté de se réapproprier son identité historique en cherchant à rétablir des liens avec le passé se traduit souvent par la création déquipements de valorisation du patrimoine. Il nest pas rare en effet, comme le souligne Jean Clair, que le musée savance là où la vie reflue et contribue à conjurer, voire à occulter, le désert social (Clair cité par Raphaël & Herberich-Marx, 1987 : 87). Même si cest parfois au risque de se traduire par un repli frileux sur un passé magnifié ou une quête dune identité valorisante, qui favorise lévocation épique ou misérabiliste (Raphaël & Herberich-Marx, 1987 : 92), la valorisation patrimoniale peut être considérée comme participant au travail de deuil des communautés touchées par la récession. (Elle) les aide à tourner la page (Hubert, 1997 : 27-28). L'exposition constituerait une forme de thérapie sociale, le musée jouant alors, en quelque sorte, le rôle d'un psychothérapeute devant lequel une communauté en crise, en proie à la perte de ses racines, et donc de repères, viendrait s'allonger pour exprimer ses craintes, ses angoisses. Le musée deviendrait l'espace d'une écoute, d'une énonciation, d'une parole qui se suffirait presque à s'exprimer elle-même, avant d'être un lieu d'explication et d'interprétation (Baussant-Raccimolo, 1997 : 57). Le fait d'exprimer ses peurs, ses difficultés, apporte un certain soulagement. S'il ne supprime pas les problèmes, il permet néanmoins de mieux les supporter. La conservation serait un moyen pour les hommes désemparés par les changements rapides de leur environnement de se resituer dans le monde et dans le temps et, par là même, dinventer lavenir avec plus dimagination (Laborit cité par Duclos, 1994 : 46).
La valorisation patrimoniale contribue également à la constitution d'une mémoire collective. Cette mémoire est, selon Henri-Pierre Jeudy, elle-même un facteur de liaison psychique collective dans un ordre de succession qui vise à neutraliser les effets de l'irruption d'un trauma (Jeudy, 1986 : 35). Et Jean-Louis Déotte d'expliquer : Les musées sont des machines doubli actif. Cest là la conséquence de la suspension, de la réduction, de la mise entre parenthèses, de la suspension du jugement, de lépokhé. Cest notre propension, très fin de siècle, cest laffaissement général des avant-gardes qui nous conduisent à étendre le suaire du patrimoine à toutes les réalités déprises, à multiplier les lieux de mémoire. Suspectons cette « politique culturelle ». Ce ne sont pas les forces de loubli passif qui rongent lOccident, mais l(a)pesenteur de limmémorial, de ce qui a eu lieu sans jamais pourtant avoir été reçu par une surface dinscription (Déotte, 1990 : 207).
Dune certaine manière, le musée permet aux vivants de tirer un trait sur le passé en lui réservant une place dans le présent. Dans les situations pénibles à loccasion desquelles tous se rassemblent, les manifestations rituelles qui les accompagnent contribuent au travail de deuil. Faire le deuil dêtres chers, cest retrouver la capacité de continuer à vivre non certes en oubliant nos morts, ce qui ne serait que frivolité, mais sans que leur souvenir nous empêche de vivre, bien au contraire, ni dagir, ni daimer. La seule façon de leur être fidèle, cest de vivre, même sans eux, le mieux que nous pouvons. Cest aussi la leçon dEpicure : Doux est le souvenir de lami disparu. Ce nest pas vrai tout de suite. Au début, pendant longtemps, il ny a que lhorreur, la déchirure, labsence insupportable : comme cest atroce quil ne vive plus ! Puis le temps passe, le deuil se fait. La souffrance, peu à peu, sapaise. Quelque chose de fragile apparaît, qui ressemble à une force, à une joie, à un bonheur
Comme cest doux quil ait vécu, que nous nous soyons rencontrés, connus, aimés ! (
) à nous de les aimer assez, même morts, pour quils continuent de nous éclairer, de nous accompagner, de nous donner la force de vivre, même sans eux, et daimer. Travail de deuil : travail non de loubli mais de lacceptation et de la gratitude. Nos morts ne reviendront plus, mais ce serait trahir les vivants quils furent que de renoncer pour cela à la vie quils ont aimée, quils ont illuminée et quils continuent, en nous, à éclairer (Comte-Sponville, 2002 : 50). Bien entendu, on ne peut pas assimiler une entreprise qui ferme ou une branche industrielle qui subit dincessantes restructurations à des personnes que lon a aimées, quil sagisse de conjoints, de parents ou damis, mais un parallèle peut néanmoins être établi entre ces situations douloureuses, ce qui se passe dans la seconde étant mieux connu et permettant déclairer la première.
A noter également que sil est psychologiquement extrêmement pénible pour une personne de perdre un être cher et de ne pas voir son corps, il en va probablement dune certaine manière de même pour une activité humaine qui a structuré pendant des décennies toute la vie sociale dune ville ou dune région. Sil nest pas possible de nier la nécessité de la transformation de léconomie et le fait que la société industrielle passe par des arrêts et des ruptures, si lon veut que le deuil puisse se faire, les choses ne doivent pas se passer en douce. Il faut permettre la préservation de souvenirs. Cela nécessite parfois un travail très lourd de recherche, dinventaire, dont les résultats seront exposés. Ces ruptures brutales, difficiles à vivre dans linstant, permettent aussi les changements. A trop vouloir les masquer, on passe à côté de problèmes socialement fondamentaux (Notteghem, 1993 : 41-42).
Lécomusée de Fourmies-Trélon a été créé dans cette optique comme le souligne Marc Goujard, son directeur : Le projet dun Ecomusée est né dune initiative associative à une période où la région subit des chocs terribles - disparition de verreries, dindustries textiles
Il sagit donc dune période de déprise économique forte, mais aussi sociologique : nombreuses sont les personnes en situation difficile, en proie à une perte de repères. Le centre culturel local sintéresse à ce problème et sinterroge sur la manière de redonner confiance à la population à travers laction culturelle. Au départ, il ny avait pas de projet de musée, mais une volonté de travailler sur la mémoire avec la participation de la population à travers des enquêtes, des projets dactions éducatives avec les écoles
. Il sagit également dêtre attentif à ses attentes, dagir progressivement sur les mentalités passives afin que chacun se sente concerné.
La création du musée de Meisenthal devait, elle aussi, conduire à un travail d'appropriation du patrimoine par les acteurs du site . En 1983, année de l'ouverture de la Maison du Verre et du Cristal, on pouvait lire dans la presse : A Meisenthal, les habitants (...) n'avaient pas envie de tourner la page. C'est une mémoire collective et tout un patrimoine qui étaient en danger . La mémoire collective et le patrimoine étaient effectivement menacés et une véritable volonté de les sauvegarder s'était exprimée. Pourtant, il n'est pas sûr que les personnes qui voulaient conserver des traces de leur passé ne souhaitaient pas, malgré tout, tourner une page. S'investir dans la mise en uvre d'un musée était peut-être d'abord un moyen de rendre la rupture moins douloureuse, de capter l'énergie du désespoir pour construire quelque chose de neuf, de regarder vers l'avenir, sans pour autant renier son passé. D'ailleurs, que serait une mémoire sans l'oubli ? Que serait un monument sans ruine ? Et que serait enfin un travail de deuil sans rêve (Jeudy, 1986 : 9) ?
Remarquons toutefois quà Meisenthal, peu danciens verriers se sont lancés dans la valorisation patrimoniale. Raymond Fuhrmann, le maire de la commune explique : Quand ils quittent une usine, il est rare que les gens sinvestissent pour faire la même chose. Les anciens verriers sont maintenant contents de retourner au C.I.A.V. Mais pas tout de suite. Dabord, il y a une étape de ras-le-bol. Quand on quitte une industrie, que ce soit le verre ou autre chose, on a envie de passer à quelque chose dautre. Parfois, on peut y revenir, mais cest rare, les verriers nétaient pas assez motivés. La plupart partent dans dautres directions. Beaucoup peuvent même changer de métier . Parmi les nombreux membres de lAssociation artistique et culturelle qui se sont investis dans la création du musée, on peut citer Antoine Muller, le doyen, toujours à la recherche de la pièce rare, désigné par ses pairs pour assurer la fonction de conservateur ; Lucien Fleck, ébéniste de son état, élu depuis sans discontinuité au poste de président ; son frère Bernard ; Joseph Schverer, ancien artisan mouleur qui possède comme personne lart de raconter lhistoire et la fabrication du verre ; Paul Franckhauser, « linstit », passionné dArt nouveau et dart contemporain ; René Lanno, tailleur à la cristallerie de Saint-Louis ; Antoine Fellrath, verrier nostalgique du temps où lusine tournait à plein régime ; Lucien Buchheit, toujours fidèle au poste ; Jean-Marie Rimlinger ; René Weissenbacher
. Cette énumération témoigne de la diversité des acteurs.
A Vannes-le-Châtel par contre, des verriers de lentreprise Daum et des retraités côtoyaient des élus et des commerçants au sein du Conseil dAdministration . Mais le profil des acteurs impliqués est plus varié. Lorsque lon interroge Michel Dinet sur ce point, il parle du profil dun village rural de cinq cent vingt habitants. Cest-à-dire du point de vue pyramide des âges plutôt des jeunes, au sens de la tranche adolescente, 18-19 ans, à parité avec la tranche 30 ans, 25-30 ans. Et, au niveau des métiers, beaucoup de gens travaillant à lusine, donc beaucoup de gens travaillant à la cristallerie, quelques enseignants. Quelques artisans issus du premier noyau de la fête des métiers aussi.
A Trélon, Jacqueline Dubois explique : ce sont principalement des fils de verriers qui se sont mobilisés, à qui ça faisait mal au cur de voir fermer encore une verrerie parce quil y a vingt ans il y avait eu la verrerie de Glageon qui était la nôtre (
). Cest pour ça que des fils de verriers se sont mobilisés. Le principal, cest Michel Nachbauer (
). Il est proviseur au collège de Sains-du-Nord. Il a pris ça en charge. Il a dailleurs été le premier président de lassociation et il lest resté pendant des années jusquà la venue de Monsieur Collin. Donc on connaissait Michel Nachbauer parce que, quand il faisait ses études, il venait travailler à la verrerie pendant ses congés pour se faire un peu dargent de poche. Il portait à larche (
). Donc ça a été lui la cheville ouvrière, si vous voulez, de ce musée. Alors avec mon mari évidemment, puisquau point de vue technique, on ne pouvait pas trouver mieux si vous voulez.
A Glashütte, lassociation porteuse du projet de valorisation est, quant à elle, composée denviron cent vingt membres dont un tiers dhabitants de Glashütte ou danciens ayant quitté le village après la fermeture de lusine ou avant, un tiers de notables et dhommes politiques et un tiers de scientifiques et de citoyens intéressés, allemands et étrangers.
Si danciens professionnels du verre et du cristal sinvestissent dans la valorisation patrimoniale, ils le font à titre individuel, au sein dassociations où ils retrouvent des personnes aux statuts socio-professionnels très variés, mais qui sintéressent à ces matériaux pour des raisons identitaires ou parce que cette thématique recoupe leur intérêt pour lhistoire locale. On est donc dans une situation fort différente de celle rencontrée dans de nombreux secteurs industriels, et en particulier le fer et le charbon, où lon assiste à un fort militantisme ouvrier, militantisme qui sest principalement développé à la fin dune période de licenciements massifs et de manifestations violentes : « cétait seulement parce que la crise était consommée, que la lutte navait plus vraiment de sens, que ces associations ont vu le jour » (Choffel-Mailfert, 1999 : 201). Cet investissement au service de la valorisation patrimoniale participe de leur travail de deuil, tandis que dans le cas du verre et du cristal, on peut considérer que le travail de deuil est plutôt celui de la communauté dans son ensemble. Par ailleurs, un musée dentreprise est lié à un travail de deuil : celui dHergiswil où Robert Niederer, le directeur, souhaitant rendre hommage à son père décédé, a développé des expositions mettant en valeur la Glasi. Mais ce cas très particulier, sur lequel nous reviendrons plus loin, nest pas réellement à placer au même niveau que le travail de deuil généralement avancé pour expliquer la création de musées industriels.
1.2. Lidentité, une liaison entre le passé et le futur
Si la patrimonialisation peut participer dun travail de deuil aidant une communauté touchée par la crise à surmonter une période de rupture, elle procède également dune quête identitaire. En effet, comme le souligne Marc Guillaume, le patrimoine suscite un consensus superficiel mais assez large, car il flatte à bon compte diverses attitudes nationalistes ou régionalistes et jouant sur une certaine sensibilité écologique, la conservation apparaît en tout cas comme un contre point raisonnable aux menaces et aux incertitudes du futur. Ainsi la conservation contribue-t-elle à perpétuer et affirmer son identité face à lAutre ou au Temps (Guillaume cité par Urbain, 2001 : 27-28).
1.2.1. Se connaître soi-même
Les périodes de mutation et de crise sont souvent, nous lavons vu, des moments où, en cherchant à préserver les traces du passé, la société essaie de le reconstituer ou, au moins, de s'en faire une représentation. Pour autant, si ces phases difficiles ont souvent un effet de déclencheur ou daccélérateur du mouvement, on peut considérer que même en dehors du travail de deuil, la collectivité semble avoir besoin d'une image du passé, autant que l'individu a besoin d'une mémoire, pour vivre bien (Jeudy, 1986 : 14). Cette mémoire permet aux hommes, comme à la communauté, de savoir qui ils sont, doù ils viennent
, autrement dit, de connaître leur identité. Identité, du latin idem, être le même que soi-même. Et pour dire ce qui est unique tout en étant nommé ou perçu de manières différentes. Le sentiment du moi, le sentiment du nous, dans le cas de lidentité collective : la « mêmeté » pourrait-on dire. Mais ce même est multiple, et on le nomme différemment selon le lieu, le moment ; dailleurs sil restait fixe, ce ne serait quun profil (Evrard, 1992 : 488).
La notion didentité qui, à première vue, paraît être une notion simple et évidente, se révèle être, à lanalyse, un phénomène complexe et multidimensionnel. Au niveau individuel, elle a dabord une signification objective : chaque individu est unique, différent de tous les autres par son patrimoine génétique. Cependant, elle a souvent un sens subjectif, renvoyant au sentiment de son individualité (je suis moi), de sa singularité (je suis différent des autres et jai telles ou telles caractéristiques), dune continuité dans lespace et dans le temps (je suis toujours la même personne) (Lipiansky, 1998b : 21).
Lidentité personnelle naît, selon le psychanalyste et anthropologue américain Erik H. Erikson, de linteraction entre mécanismes psychologiques et facteurs sociaux, autrement dit entre la tendance du sujet à établir une continuité de lexpérience de lui même et le sentiment didentité prenant appui sur des identifications aux modèles proposés par les groupes auxquels le sujet appartient. Soulignons que lidentification est réciproque : tout à la fois lindividu se reconnaît dans les modèles identificatoires et les prototypes valorisés par la communauté, et la communauté reconnaît lindividu comme un de ses membres. Cela conduit lindividu à se juger lui-même en fonction de la manière dont les autres le jugent en comparaison avec eux-mêmes, selon une typologie significative à leurs yeux. En ce sens, les communautés auxquelles lindividu appartient - famille, village, quartier
- en tant que groupes primaires, jouent un rôle important. Les identifications infantiles ont une importance fondamentale dans la mesure où elles ont une action durable, par lintériorisation de normes, de valeurs, didéaux parentaux ou sociaux, sur la construction de la personne. A propos de lidéal du moi, Freud a relevé lui-même « quoutre son côté individuel, cet idéal a un côté social : cest également lidéal commun dune famille, dune classe, dune nation » (Lipiansky, 1998a : 143-144).
Ainsi, la construction et la définition de lidentité sont-elles liées à dautres identités, que ce soit par des mouvements dassimilation - le sujet individuel ou collectif, se rendant semblable aux autres - ou au contraire de différenciation par lesquels il affirme son originalité face à eux. Il ressort ainsi des « stratégies identitaires » par lesquelles le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale, son intégration à la communauté, en même temps quil se valorise et recherche sa propre cohérence (Idem : 144). De même, les groupes sociaux nexistent jamais de façon isolée mais entretiennent des rapports avec dautres groupes, rapports plus ou moins étroits mais qui les modèlent que ce soit, là aussi, par une volonté de distanciation et de distinction ou, au contraire, de rapprochement et didentification. Pierre Bourdieu a proposé la notion « dhabitus » pour rendre compte de « ce système de dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions, dappréciations et dactions ». Cet « habitus » est commun aux membres dun groupe qui ont généralement le même type dexpérience (Ibid.).
La connaissance du passé, sur laquelle brode limaginaire, participe de la recherche identitaire. Le patrimoine donne à voir une différence, léclat soudain dune introuvable identité, et permet le déchiffrement de ce que nous sommes à la lumière de ce que nous ne sommes plus (Poulot, 1998 : 30). En effet, avoir conscience de soi, se connaître soi-même, c'est aussi connaître son passé. Le connaître, c'est en étudier les traces, se pencher sur ses déchets - selon le terme de Marcel Evrard - que l'on aura tenté de préserver, par la conservation des archives, la protection du patrimoine bâti, les collections d'objets... Les équipements muséographiques devraient donc contribuer à la prise de conscience de son identité par la population. Marcel Evrard, évoquant les écomusées - mais cette affirmation est généralisable à la collectivité dans son ensemble - rappelle : Et s'il - l'écomusée - fouille dans tous ces déchets, non sans gêne parfois ou difficulté, c'est dans le but de faire renaître une identité porteuse de futur. Supprimer les déchets conduirait à supprimer les racines. Tout acte a une assise et s'inscrit dans une histoire. Cette histoire, qui est le contexte, mot plus modeste et plus réel, est indispensable à la compréhension des comportements, des réactions, tout comme des créations. Une société qui ferait disparaître tous ses déchets ne tarderait pas à disparaître elle-même : il faut sans cesse recycler, sans cesse retrouver les bases et les traces, même si l'on porte sur elles un regard différent de celui que portèrent dessus les hommes qui les ont laissées. L'actualité est faite de ce regard nouveau (Evrard, 1992 : 490).
Mettre en valeur des objets permet de souligner une spécificité. En donnant à voir, on cherche à marquer une différence entre un ici et un ailleurs et à la faire reconnaître par lautre. Le musée conduit par un effet de stigmatisation à renforcer le sentiment dappartenance au groupe et daffirmation par celui-ci de son originalité. Ainsi, les musées didentité permettent-ils à la communauté de se reconnaître dans le partage dune même culture, élaborée au cours des siècles à partir de la mémoire de ses périodes fastueuses, chaque génération, dans ce quelle a de meilleur, y apportant sa contribution (Rasse, 1997 : 49).
Marc-Alain Maure estime que tous les musées, quels quils soient, ont une fonction sacrale et symbolique liée à lidentité. Il explique en effet quun musée est un moyen, un instrument dont une société donnée dispose pour trouver, concrétiser, marquer, signaler son identité, cest-à-dire son territoire et ses frontières dans le temps et dans lespace, par rapport à dautres sociétés et groupes sociaux (Maure, 1994 : 86).
A la Renaissance, en Italie principalement, alors quils avaient été oubliés au Moyen Âge, les ruines et autres témoignages de lAntiquité gréco-romaine acquièrent une signification et une valeur qui ne leur étaient pas reconnues auparavant. Ils sont soigneusement recherchés et conservés. Ils peuvent même être exposés dans des galeries spécialement construites à cet effet, constituant les premiers musées au sens moderne du terme. Les objets ainsi présentés fonctionnent, pour lélite sociale de la culture qui se développe en Occident, comme porteurs de valeurs et modèles normatifs. Ils contribuent à la définition de son identité, autrement dit, de sa place par rapport à dautres groupes sociaux et culturels, en se situant dans un cadre de référence où les valeurs de la culture antique jouent un rôle central.
A partir du XIXe siècle, la notion de musée évolue : ils sont généralement spécialisés et publics. Ils vont souvent contribuer à rendre manifeste une identité. Parmi les exemples les plus connus, citons le musée Skansen dont lobjectif, pour Hazelius, son fondateur, est de réveiller et développer lamour du pays natal. Utiliser dans ce but, les collections pour stimuler le sentiment national chez le visiteur. Si cette idéologie na pas toujours été exprimée de façon aussi explicite, elle apparaît néanmoins souvent de façon indirecte dans les politiques dacquisition et de constitution des collections.
Aujourdhui, nous sommes dans une troisième phase. Différents groupes socio-culturels - diverses minorités ethniques, subcultures, travailleurs industriels, paysans - jusque-là oubliés par les musées, exigent que leur culture et leurs traditions soient prises au sérieux et prennent conscience du rôle que peuvent jouer les musées dans ce sens (Idem : 86-88).
Les témoignages du passé donnent aux individus comme aux sociétés des repères indispensables à la vie présente. Ils permettent de comprendre comment la société dont ils sont issus sest organisée dans le passé, ce qui a fait sa force mais aussi comment elle a réussi à surmonter les problèmes quelle a rencontrés au fil de son histoire, quel que soit le sujet concerné. Grâce à eux se soucier du passé est aussi ne plus avoir à sen soucier. Les racines factices quils plongent dans le terrain mouvant de la modernité confèrent à cette course folle sans poteau darrivée qui est le développement des technologies, des objets et des déchets, une assise identitaire minimale. Identité « comme en trompe lil, indispensable à la jouissance perverse du vestige de léducation. Pour cela point nest besoin de se rendre au musée, il suffit de savoir que le culte des restes, quelque part est assuré
» (Vaillant, 1993 : 36).
Allant dans le même sens, Daniel Sibony estime que nous sommes plus libres par rapport à notre passé et plus facilement à même duser de ce quil nous offre lorsquil est vivant. Le patrimoine constitue donc, dune certaine façon, un avoir nous permettant daccéder à autre chose que lui. Il sert de relais, dintermédiaire entre deux mondes, comme nous lavons déjà souligné plus haut. Le fait davoir est moins important que le symbole dun « rendez-vous » avec lavoir, avec la richesse, comme si lancêtre avait dit : voici comment jai eu à faire avec la richesse, à toi de jouer, dy avoir à faire autrement, à ta façon (Sibony, 1998 : 36-37).
Aussi est-il non seulement important que lhistoire de nos ancêtres ait été vivante mais aussi que lhéritage en témoigne, nous informant ainsi du passé et nous associant aux parties qui se jouent et se poursuivent. Nous sommes alors rattachés à un flux du temps, flux dêtre qui nous aide dans ce que nous sommes et qui nous sort de ce que nous sommes pour nous donner un mouvement dêtre (Idem : 37). Mais il est souvent difficile de quitter cette origine, parfois impossible de sen dégager car nous y sommes attachés sur un mode malheureux, celle-ci nayant pas donné ce quon voulait delle, nayant pas transmis ce quon en attendait. Et Daniel Sibony dexpliquer : Le paradoxe de nos origines, cest-à-dire de nos pulsions didentité, cest quil faut en avoir une, dorigine, et assez riche, pour pouvoir la quitter, et pouvoir y revenir sans y rester ; pouvoir dire, non pas : « voici mon identité », mais : voici le trajet que je « suis » et qui sera mon identité, plus tard, au moment même où je passerai la main à ceux qui suivent. Lidentité est un processus et non pas un « état », cest un mouvement, celui de courir après soi, sachant quon se rattrape de temps à autre à travers des relais et des haltes. Et lorsquon se rattrape pour de bon, cest larrêt plutôt fatal. Mieux vaut être « irrattrapable », cest-à-dire avoir un certain jeu identitaire, juste ce quil faut pour changer de jeu, ne pas sinclure dans ses symptômes, ne pas perdre lénergie qui saccumule dans les symptômes (Ibid.).
Affirmer son identité est la première des trois vocations de lécomusée de la région de Fourmies-Trélon, présentée en gros titre dun article de La Voix du Nord du 2 mai 1980 . Cet objectif est également clairement affiché à Meisenthal lors de la création de la Maison du Verre et du Cristal. On estime en effet que « Sans histoire, nous ne sommes rien ». Il est vrai quun regard sur le passé permet souvent déclairer le présent . Différentes réalisations complémentaires - centre de ressources, études monographiques
- sont également prévues, afin de permettre à la population locale de conserver son patrimoine et laider à analyser par elle-même son passé et certaines réalités socio-économiques, bref à découvrir son identité culturelle.
Quinze ans plus tard, lorsque des propositions pour la mise en uvre dun projet de développement touristique et culturel du pays du Verre et du Cristal sont faites, ce bénéfice est rappelé : Aussi importe-t-il de maintenir, de restaurer et de mettre en valeur des vestiges liés au cadre de vie du monde verrier : maisons de maîtres, parcs, maisons douvriers, entrepôts, ateliers, cheminées dusine
Ces lieux de mémoire permettent lidentification du pays verrier. Ils permettent aussi de relier les objets réalisés à leur environnement technique . En outre, le Centre dArt Verre et Cristal correspond à une volonté daffirmation de lidentité du pays verrier, et contribue à donner aux Vosges du Nord une image de qualité . Pour Yann Grienenberger qui dirige aujourdhui le C.I.A.V., mettre en valeur cette identité est dautant plus important quelle est construite sur des bases réelles et non de toutes pièces : Parce que des bassins de vie, des Communautés de Communes, des pays de la choucroute et du lard fumé, il y en a partout, mais souvent on sinvente des identités autour des vieux vins, quon déterre à la hâte pour avoir un air sympa. O.K. Sil y a du travail derrière, ça peut être méritant. Mais là, on est le pays du verre. Et le pays du verre a une réalité économique, une réalité sociale.
A lautre extrémité de la Lorraine, le cristal est également présenté comme carte didentité de Vannes-le-Châtel . Il faut dire que, là aussi, la tradition verrière est ancienne - elle remonte au XVIIIe siècle et celle du cristal à 1963 - et que la C.F.C.-Daum a toujours une unité de production dans le village. Mais aujourdhui, la petite localité lorraine est surtout connue pour sa Plate-Forme verrière qui cherche à faire de la tradition locale un atout pour lavenir, en assurant la formation de jeunes verriers ainsi que linterface entre le monde de la recherche et les entreprises afin de permettre leur bon développement présent, mais également futur.
Paul Rasse explique dailleurs que « La diversité nest pas la résultante de forces abstraites, elle est luvre des acteurs sociaux (
) poursuivant dans leur action quotidienne un véritable projet de société, qui prolonge cette histoire spécifique. Ainsi lidentité dune région, cest à la fois le passé vécu par ses acteurs et un avenir voulu par eux ». La collectivité exhume, retrouve, produit tout ce qui peut la caractériser ; non point pour lisoler, mais pour en faire une ressource commune du groupe, une force de cohésion, un ensemble de repères pour orienter laction et développer des processus dadaptation au changement. Ce faisant, elle devient un pôle dattraction par son originalité, une valeur déchange. « La mémoire régionale reste la source de lidentité » (Rasse, 1997 : 41).
1.2.2. Construire lavenir sur des bases solides
Quand on me demande où je vais, je réponds doù je viens.
Proverbe noir américain (Azémar, 1992).
Si on peut parfois saccrocher à son patrimoine de façon paralysante, hystérique, réactionnaire, tous les équipements visant à la valorisation ne sont pas dans cette optique, bien au contraire (Le Goff, 1997). Comme on vient den esquisser la perspective, la recherche identitaire peut contribuer à une meilleure compréhension du présent et ouvrir des perspectives davenir, toute création senracinant dans une mémoire (Sautre, 1994 : 67).
Krzysztof Pomian estime dailleurs que la quête identitaire, que ce soit pour le groupe ou lindividu, ne consiste pas uniquement à sinterroger sur ses rapports avec le passé mais aussi avec lavenir. Et dexpliquer : Quand je me demande : « Suis-je aujourdhui le même que je fus il y a des années ? », je ne fais rien dautre, en effet, que de me demander : « Est-ce que je serai dans quelques années le même que je suis aujourdhui ? ». Avec cette différence toutefois - traduction de lasymétrie du temps - que le premier énoncé de la question comporte une réponse sous forme de constat, tandis que la réponse au second ne peut prendre que celle dune prévision fondée, au mieux, sur un raisonnement par analogie, qui suppose que lavenir se rapportera au présent, comme le présent se rapporte au passé. Ce nest pas là, loin sen faut, un fondement infaillible ; mais nous nen avons point dautres (Pomian, 1998 : 109-110). Bien entendu, lorsque lon parle didentité, il nest pas possible dappréhender le futur à laide doutils statistiques, tels quils peuvent être utilisés, avec des résultats variables, pour décrire létat futur de la population ou de léconomie. Il sagit dun avenir quincarneront des générations dont nous-mêmes ne ferons plus partie et dont cest le lien avec la nôtre qui fait précisément problème. Non pas le simple lien de filiation qui fait considérer certains prédécesseurs comme des ancêtres et certains successeurs comme des descendants, mais ce lien émotionnel et intellectuel à la fois - je ne trouve pas de mots qui me satisfasse pour le caractériser - qui fait inclure tant ceux-ci que ceux-là dans un Nous élargi, composé dune part de contemporains avec lesquels on partage un nom (
), une langue, un territoire, un patrimoine, un passé, un avenir, et de lautre, de générations passées et futures ; et qui par conséquent impose à légard des ancêtres un devoir de mémoire et à légard des descendants un devoir danticipation (Idem : 109-110).
Dans le Causse de lHortus, on considère le verre comme un carrefour entre le passé et la modernité. Sa valorisation, dont le Chemin des Verriers constitue loutil principal, ouvre des perspectives davenir. Les élus et acteurs locaux estiment en effet que lintérêt dun tel patrimoine ne pouvait leur échapper et ils souhaitent inscrire des sites remarquables dans la continuité historique en y implantant des activités contemporaines . Les volontés sont réunies pour parvenir à « retrouver les fondements culturels » dune région qui vit durant trois siècles les gentilshommes verriers entretenir lArt du verre médiéval, puis découvrir de nouvelles technologies, à force de progression et de transmission de la mémoire. Les différents partenaires du « Chemin des Verriers », conscients que « notre siècle a connu une évolution formidable » mais en oubliant « la plupart de ses originalités et de ses valeurs dans sa course vers le progrès » ont donc décidé dappuyer une véritable volonté dinnovation et de développement en matière dhistoire et de culture locales, « sans pour autant nier les évolutions du monde et de notre terroir ». Apprécier et valoriser une contrée actuelle, dynamique et vivante, à partir dun passé tout aussi riche, reste la seule véritable approche de lavenir, quil soit économique ou culturel.
Dans les structures plus anciennes, pas question non plus de se complaire dans un passé figé, de cultiver le mythe de lâge dor . A lécomusée de la région de Fourmies-Trélon, on explique en effet : Sauvegarder les lieux et les machines vouées à la destruction, collecter des témoignages oraux et écrits, mettre en valeur ce patrimoine, sont les fondements même de lexistence de lécomusée régional. Mais il est nécessaire de prolonger le discours, dy intégrer la dimension sociale et associative pour mieux comprendre et faire comprendre les liens qui existent entre le passé, le présent, et qui permettent de mieux préparer lavenir.
En effet, sappuyer sur le passé est formateur . Comme le rappelle M. Dehou, maire de Wignehies : Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre . En dautres termes, lécomusée veut offrir un espoir (
) de voir tirer les enseignements dun passé prodigieux pour ne plus commettre les mêmes erreurs, car il ne nous est plus possible aujourdhui de concevoir lAvenir simplement comme un prolongement du passé . Il ne sagit donc pas, là non plus, dêtre figé dans un regard passéiste, ni de mettre uniquement en exergue les symboles de triomphe, les moments de sentiments élevés, dadversité vaincue et décarter les témoins de faiblesses ou déchecs. On est conscient que la mise en valeur du passé conduit parfois à un certain narcissisme provoquant un repli sur soi dangereux. Lobjectif est déviter cet écueil et de permettre à la population de se réapproprier son passé tout en portant sur lui un jugement critique et en prenant ainsi une certaine distance par rapport à lui. Lécomusée souhaite donc jouer un rôle de relais entre les générations afin de profiter de lexpérience de ceux qui nous ont précédés, pour nous-mêmes, mais aussi pour les générations à venir, profession de foi qui se traduit en trois thèmes : restituer le passé, affirmer le présent, préparer lavenir.
Jacques Sallois, qui a été délégué à l'Aménagement du Territoire et à l'Action régionale entre 1984 et 1987, et à la tête de la Direction des Musées de France de 1990 à 1994, estime dailleurs que les écomusées industriels offrent une opportunité de s'interroger sur les réussites et les échecs du passé et de trouver des pistes pour assurer un avenir radieux. Il souligne qu'au cours de son expérience à la D.A.T.A.R., il a souvent constaté que certains musées constituaient réellement des lieux de réflexion sur la société et ses potentialités de développement, disséquant le passé et l'analysant afin de consolider les chances de réussite dans le futur (Sallois, 1997 : 77).
Dans les Vosges du Nord aussi, on a conscience de latout représenté par le patrimoine verrier : Toute lhistoire du verre et du cristal, ses mythes, ses légendes, ses techniques, ses savoir-faire, sa culture sociale, son art, son économie, constitue un ensemble particulier bien spécifique. Une belle et utile page de lhistoire des Vosges du Nord. Ne soyons pas ingrats, sachons la magnifier. Elle constitue le patrimoine de ceux à qui incombe la tâche difficile, mais passionnante, de préparer lavenir. Soyons ambitieux . Un article de presse précise également : Le Centre dArt Verre et Cristal de Meisenthal se tourne donc résolument vers lavenir en faisant sienne cette devise de Charles Péguy « Nous nhéritons pas de la terre de nos ancêtres, nous empruntons celle de nos enfants ».
Le village de Glashütte était, quant à lui, pour ainsi dire, voué à la disparition suite à la fermeture de lusine. Pourtant, là aussi, en cherchant à faire revivre le site, on veut éviter de tomber dans le mythe du bon vieux temps sans pour autant faire table rase du passé. Lobjectif : sappuyer sur lancien, avec toutes les difficultés que cela implique, mais aussi toute la richesse que cela sous-entend, pour aller de lavant. Lidée est véritablement dinciter à la réflexion dans la mesure où, ici, linteraction entre homme, nature et industrie devient lisible, dans leur histoire, tout comme dans les expériences qui en résultent pour lavenir.
Finalement on peut considérer avec M. Raymond-Gouillon que le patrimoine nous rappelle (
) le sens du temps. Ni passé ni futur : limportant est le lien qui les unit. La mémoire la plus belle nayant de sens que pour féconder lespoir, conserver un patrimoine, cest un peu porter lavenir, entre père et fils, passer le relais intergénération. Corriger le regard dune société affligée de myopie, où le temps, en proie à la pression du court terme, ne cesse de rétrécir, le patrimoine invite à regarder plus loin (Raymond-Gouillon, 2000 : 61).
2. Des valeurs cognitives ou la sensibilisation, linstruction et la formation
En dehors des valeurs identitaires, parmi les valeurs nouvelles associées à lindustrie du verre et du cristal, citons les valeurs cognitives. Elles peuvent se traduire par des actions de sensibilisation, dinstruction et de formation et viser aussi bien le grand public que les professionnels.
2.1. Pour le grand public
En octobre 1925, alors que la verrerie a cessé de fonctionner depuis plus de trente ans, le directeur de lécole dOvenstädt, Heinrich Saeger, propose une série darticles sur le destin de Gernheim, incitant à la découverte du site et sinterrogeant sur la vie là-bas lorsque de la fumée sortait encore de la cheminée, que la verrerie était encore en activité et que les maisons en ruine étaient encore neuves et belles. Limage dune vie florissante émerge dans notre fantaisie et le voeu dapprendre ce quil y avait à cet endroit, qui a vécu ici jadis et ce quil sest passé . Par ses articles, Heinrich Saeger souhaite toucher un large public et pas uniquement quelques initiés. Malgré cette initiative précoce, pendant plusieurs décennies, la verrerie ne fait plus lobjet dattentions particulières, tout du moins nen avons nous pas retrouvé de traces. Il faut attendre les années 70, comme nous lavons déjà souligné plus haut, pour que des initiatives soient prises pour la sauvegarde des bâtiments. Lidée de créer un musée sera ensuite avancée, musée qui soit un lieu dapprentissage, sans pour autant devenir fatigant ou pesant pour le visiteur , traduisant à nouveau une volonté de transmettre un savoir à un public varié et de ne pas le réserver à quelques scientifiques.
Dès sa création, la verrerie de Biot affiche, elle aussi, des objectifs pédagogiques puisquelle souhaite la communication de la technique du soufflage du verre bullé à un très large public par le biais de démonstrations au sein dune halle de verriers, proposant toutes les étapes de fabrication dune pièce de verrerie depuis le cueillage par le gamin (
) jusquà sa finition par le maître-verrier . Il sagit en effet de lui faire voir et lui démontrer les gestes de lart verrier . La halle a toujours été ouverte au public pour que celui-ci puisse voir, découvrir le travail du verre. Pour laider en cela un effort pédagogique a été fait, des panneaux explicatifs permettent depuis toujours de mieux comprendre le travail des verriers . Et Serge Lechaczynski dexpliquer : Elle avait un rôle à jouer dans ce que jappellerais le tourisme culturel. La verrerie de Biot a toujours joué cette carte là. Donc elle était en avance sur son époque dans les années 50. Et nous, nous avons toujours développé cette idée là. On peut faire du tourisme et en même temps on peut se documenter sur quelque chose. Bon, évidemment, il faut vendre. Donc on essaie de trouver un équilibre précaire, mais cest ce quon a essayé de développer dans notre verrerie . Il estime que les gens viennent à la verrerie de Biot pour découvrir le verre et quils sont souvent étonnés de tout ce quils peuvent apprendre. Il nest pas rare que certains visiteurs reviennent chaque année, et même eux continuent à apprendre, à voir des choses nouvelles. Je crois, souligne-t-il, que cest un peu le but dune entreprise comme la nôtre.
La visite de la Galerie complète la découverte du soufflage dans la halle. Elle aussi peut avoir vis-à-vis de son public un rôle pédagogique en expliquant, au-delà du « pourquoi », le « comment » des uvres quelle présente. Pour cela il faut vivre en symbiose avec les artistes et il faut les visiter régulièrement dans leur atelier pour être capable de comprendre les techniques, lartisanat totalement dominé, quil y a derrière chaque réalisation concrète, support de leur création artistique. Partager une passion pour le verre plus que servir dintermédiaire, de média de distribution de lart, telle est la « culture dentreprise » de la Galerie internationale du Verre. Ceci on ne peut le comprendre que si on se réfère au passé, à lorigine de la Galerie qui est La Verrerie de Biot dont elle est le prolongement. La verrerie de Biot ne doit son succès que parce quelle montre, fait partager à ses clients qui sont dabord des spectateurs, sa passion du travail à la main, de lartisanat, de la virtuosité. Le maître-verrier démontre ce quil peut réaliser en dominant la matière selon ses désirs, ses besoins : « Venez voir ce que je suis capable de faire avec mon souffle, avec mes mains à partir de cette boule de verre et de feu ». Cest le discours muet et quotidien des maîtres-verriers à leur public de la halle. Une fois quon a dominé la matière pour la modeler à son gré pour en faire des objets utilitaires, lidée vient tout naturellement de sublimer la technique pour passer au-delà de lutilitaire et exprimer des émotions, induire des sensations. Cest ainsi quon arrive à lart tout naturellement. Cest ce qui a fait de la Galerie suite logique de La Verrerie de Biot. Et cest pour cela que la manière de faire, la technique, la permanence de lartiste comme celle de lartisan sont une donnée naturelle de la Galerie internationale du Verre.
Même dans des secteurs verriers où la tradition est ancienne, les possibilités de découvrir cet art ne sont pas toujours très répandues. Ainsi, Bernard Pétry, conseiller technique au Centre international d'Art verrier, originaire de Goetzenbruck, village verrier situé à quelques kilomètres de Meisenthal et de Saint-Louis, exprime son regret de ne pas avoir pu découvrir le travail du verre durant son enfance. Maintenant, il est heureux de pouvoir offrir aux habitants de la région, mais aussi aux touristes, la possibilité de connaître ce savoir-faire séculaire. En effet, si le Centre international d'Art verrier est un lieu de transmission et de création, c'est aussi un lieu privilégié d'approche, d'initiation au verre pour tous les gens des alentours . Sadresser aux étudiants des Ecoles dArt est, certes, une priorité, mais cela ne veut pas dire quil faille négliger les gens du cru. Or il ny a rien de mieux que les locaux pour colporter limage du verre et devenir des citoyens du pays du verre . On voulait démocratiser un peu, vulgariser un peu lapproche du verre et bien sûr nous tourner un peu vers le grand public. Mais on continue toujours à travailler avec les artistes, sans pour autant être une structure élitiste et confidentielle, ajoute Gilles Mayer.
Située à quelques mètres de là, la Maison du Verre et du Cristal, qui se veut un support régional pour une pédagogie active , a également pour objectif de faire connaître, comprendre, aimer et promouvoir lart du verre et du cristal . Doù le souci de proposer une présentation didactique : on a voulu faire comprendre dune manière facile à appréhender la fabrication du verre et du cristal et montrer la vie au pays du cristal . Dailleurs, selon le député de la circonscription de Sarreguemines, Monsieur Seitlinger, le matériel exposé dont il a apprécié, en tant quenfant de Saint-Louis-lès-Bitche, la valeur et la présentation pédagogique, constitue une excellente base de départ pour le musée.
A lécomusée de Fourmies-Trélon aussi, la volonté de sensibilisation est clairement soulignée : Un écomusée a vocation de se préoccuper du patrimoine local, cest-à-dire de lenvironnement bâti et naturel, du savoir-faire, de la vie des habitants qui se sont établis sur un territoire au cours du temps. Ses tâches sont dacquérir de solides connaissances de ce patrimoine, et, fort de ce savoir, dinitier, daider et de participer aux actions locales visant à exploiter ce patrimoine. Ne pas oublier non plus quun écomusée a pour mission de montrer le patrimoine de son territoire à ses hôtes, à lextérieur.
2.2. Pour les professionnels
2.2.1. La préservation de savoir-faire séculaires
Le risque de disparition confère aux bâtiments et aux objets des valeurs nouvelles, nous lavons déjà souligné. Il en va de même pour les savoir-faire. Jacques Mouclier, président de la Fédération des Cristalleries et Verreries à la main et mixtes, exprime bien la crainte de voir disparaître les métiers dart, et plus particulièrement ceux du verre : On sent une effervescence pour maintenir ces métiers - les métiers anciens nécessitant un savoir-faire peu répandu, tels la ferronnerie, l'ébénisterie
- Si on ne les avait plus, on ne pourrait plus restaurer Versailles . Il faut mettre en uvre une véritable politique de maintien de ce qui reste. (...) S'il n'y a plus rien, il ne restera que l'histoire . (...) Il faut la maintenir - la cristallerie -, la faire vivre, sinon il n'y aura plus que du patrimoine, et plus de formation ni de fabrication.
La question de la sauvegarde des savoir-faire est dailleurs une préoccupation dans nombre déquipements de valorisation du patrimoine verrier et cristallier. Dès le moment où la réflexion sur la création de la Maison du Verre et du Cristal sest engagée, on a affirmé quelle devra être un gîte vivant de lartisanat. Aussi envisage-t-on dy installer des tailleurs sur cristaux . Au fil des années, on se rend compte que les savoir-faire verriers sont véritablement menacés et que, si aucune mesure nest prise, ils risquent réellement de disparaître. Aussi, lors de la création du Centre dArt verrier, cette question devient centrale : Leur savoir-faire et leur recherche permanente de la qualité ont permis aux verriers des Vosges du Nord de créer des objets dun extrême raffinement. Il sagit de relever le défi de la pérennité de ce savoir-faire et de cette qualité en exploitant tous les potentiels, en rassemblant les volontés et en soutenant les compétences. Les défis sont autant dans lavenir des métiers des verriers que dans celui, plus général, de lactivité de toute une région.
La préservation des savoir-faire est également une priorité à Vannes-le-Châtel. Cest même elle qui a conduit à la création de la Plate-Forme verrière comme lexplique Michel Dinet : La question de la conservation des savoir-faire et de la promotion des métiers du verre a été posée. Alors la conservation des savoir-faire a conduit à lidée, dans une démarche dabord de nature culturelle ou socio-culturelle, à faire des productions écrites ou des productions vidéo, qui avaient pour objet de recenser, dans une logique de conservation, des gestes, des outils, des savoir-faire. Et cest là que sest créée lassociation Cristal I.D. Il y a eu une prise de conscience forte, cest-à-dire que des gestes allaient disparaître, notamment parce que les licenciements annoncés, puis servis, se font, comme tous licenciements, dans une logique froide, liée à des règles, et notamment des règles dâge. Or les métiers du verre, à froid comme à chaud, tailleur ou souffleur de verre, sont des métiers où le savoir-faire senrichit en permanence. Or on sest trouvé, par les mesures dâge, avec des gens qui quittaient lentreprise et cette séparation appauvrissait considérablement les savoir-faire. Et indépendamment le fait quil nous semblait que les personnes auraient tout intérêt à continuer à avoir des espaces où ils pourraient exprimer leurs savoir-faire. Donc il y avait une vocation culturelle et sociale en même temps. En même temps il nous est venu cette idée quil y avait besoin de conserver. Lanecdote que je raconte souvent, je vous lai peut-être déjà racontée, moi je lai vécue personnellement : cest une équipe qui, revenant de Murano où elle avait été amenée à faire un stage pour la fabrication dune anse, transférant sa formation à une place de verrier, a été interpellée par un vieux verrier assistant à cette scène et qui lui a dit : « Vous mauriez demandé, jaurais pu vous dire ce geste ». Et ce sont des petits faits révélateurs comme ça qui nous ont éveillés, fait prendre conscience, quil y avait besoin de conserver.
Cette préoccupation est également présente à lécomusée du Verre de Biot où lobjectif de mettre en valeur et de faire connaître la tradition verrière passe par la sauvegarde dun savoir-faire : la technique du verre soufflé et bullé, redécouverte et remise en opération en 1956 par son créateur Eloi Monod. Et Serge Lechaczynski dexpliquer : Comme un musée ordinaire, il - lécomusée - a un objectif de conservation du patrimoine, la conservation dun savoir-faire. Vous savez, lindustrialisation de la fabrication du verre a certes diffusé lutilisation de ce matériau, mais elle risque aussi de faire disparaître un savoir-faire, des métiers du verre qui sont des éléments du patrimoine de lhumanité. Eh bien, la Verrerie de Biot maintient cette tradition, entretient les savoir-faire, conserve ce patrimoine à titre gratuit pour la communauté . Pour lui, lécomusée constitue un atout pour la protection aussi bien du site que du métier de verrier. Car je crois quil y a une volonté réelle de défendre des unités petites, moyennes et grosses en verrerie, cest-à-dire le côté métier. Le côté métier est très important pour nous. On ne veut absolument pas voir disparaître ce métier. Là je crois que cest plutôt bien parti, mais si vous voulez, la verrerie de Biot a été à lorigine de ça de façon totalement involontaire. Ce nétait pas lintention dEloi Monod dêtre le studio glass man français. Il sest retrouvé comme ça avec cette appellation de façon involontaire. Cest-à-dire quil a relancé lidée que de petites et moyennes unités pouvaient faire du verre à la main, pas forcément bullé. Parce que des copies de Biot, il y en a à travers le monde entier, en Chine et partout
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Par ailleurs le Ministère de la Culture a, lui aussi, pris conscience de la perte que représenterait la disparition des savoir-faire anciens, que ce soit dans le domaine de l'artisanat d'art ou dans des secteurs plus techniques. Aussi, au sein de la Mission du Patrimoine ethnologique, dans le cadre du programme savoir-faire et techniques, des études sur les métiers traditionnels risquant de disparaître ont été menées. Plusieurs travaux ont été rédigés sur le verre, dont certains concernent la Lorraine, parmi lesquels on peut citer :
- I. OUEDRAOGO, Savoir-faire et pouvoir transmettre. Les savoir-faire verriers en Lorraine, Université Nancy II, 1989 ;
- E. CIBOT-GENIN, « Création et innovation chez Baccarat entre 1890 et 1990 », dans Le souffle et la marque. Circulation et formations des cultures verrières (dir. D. WORONOFF), Mission du patrimoine ethnologique, 1992 ;
- N. BARBE, I. OUEDRAOGO, « Approches ethnographiques d'une culture technique. Les verreries et cristalleries de La Rochère et Vannes-le-Châtel », dans Le souffle et la marque. Circulation et formations des cultures verrières (dir. D. WORONOFF), Mission du patrimoine ethnologique, 1992.
Ces études pourraient constituer dexcellents moyens de sensibiliser les autorités compétentes sur les risques de disparition de ces savoir-produire, à condition bien sûr quelles ne restent pas au fond d'un tiroir
2.2.2. La transmission des savoir-faire
Ces travaux ethnologiques consignent de précieuses informations sur les méthodes de production. Pourtant, elles ne présentent que peu dintérêt si aucune mesure nest prise pour que les savoir-faire soient transmis. Les renseignements recueillis par les ethnologues pourront bien entendu être réutilisés de façon ponctuelle. Toutefois, ce n'est pas parce que l'on aura mené une étude, que l'on aura observé des heures durant les gestes des verriers ou d'autres artisans d'art, que l'on saura pour autant les reproduire. Près de dix ans sont nécessaires pour former un verrier : il convient de répéter sans cesse les gestes, de les ajuster... Le seul moyen de préserver réellement les savoir-faire est dassurer leur transmission.
Pour que les métiers d'art ne meurent pas, deux choses sont nécessaires : des jeunes attirés par l'exercice de ces métiers et des lieux pour les former. Pendant des siècles, le métier de verrier s'est transmis de père en fils. Mais depuis quelques dizaines d'années, l'attrait pour ce type de métiers s'est considérablement étiolé, ceux-ci étant considérés comme désuets . Comme de nombreux représentants des cristalleries et des collectivités locales et territoriales, Julien Schilt, maire de Saint-Louis et président de la Communauté de Communes du Verre et du Cristal, est inquiet. Cela transparaît dans ses propos : Il faut sauvegarder les savoir-faire. Il faut faire comprendre à des jeunes qu'il faut que la relève se fasse, il faut recréer une dynamique. Il faut redonner goût au métier . Constatant une recherche croissante de la qualité de la vie, qui s'accompagne d'un regain d'intérêt pour des secteurs un peu oubliés ces derniers temps, entre autres les Arts de la Table, Jacques Mouclier espère que cela aura des conséquences positives sur l'attirance des consommateurs pour les produits soufflés-bouche, faits-main, que cela donnera une image plus positive de la profession et aura des retombées en termes de formation.
Il est donc important de proposer des lieux dapprentissage. Longtemps, il sest fait au sein des entreprises. Le bousillage, qui était l'occasion pour les verriers de créer des pièces originales pour leur usage personnel ou pour les offrir, leur permettait également de perfectionner leurs gestes. Cette tradition s'est perdue. C'est regrettable. En effet il s'agissait d'un bon moyen de transmission des savoirs et des savoir-faire . Aujourdhui, les établissements verriers nassurent plus la transmission que dans une faible mesure. Dans les grandes verreries ou cristalleries, on assiste dune certaine manière à un travail à la chaîne, chaque verrier effectuant une tâche bien déterminée et nétant pas toujours capable de réaliser le travail de celui qui le suit au sein de son équipe ou de celui qui appartient à une autre place. Dans des structures plus petites cependant, les choses sont quelque peu différentes. En témoigne lexemple de Biot où lon est resté dans une perspective de partage du travail, où lapprenti deviendra un jour maître-verrier.
A noter par ailleurs que des séances de transmission sont organisées à Meisenthal, regroupant danciens verriers : Ils ont été une vingtaine à répondre à cet appel et à prendre part à une discussion sur leur métier de verrier. Emmenés par le doyen de la soirée, Pierre Fischer, 88 ans, les verriers ont approuvé le projet et fait de multiples propositions pour la mise en place des sessions de transmission. Ces séances vont permettre de transmettre le savoir-faire, les techniques oubliées, mais aussi les anecdotes
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) Jusque vers la moitié du siècle, au sein des entreprises verrières et cristallières du secteur, les verriers étaient autorisés durant leur temps de pause ou après leur travail à « motze », à « bousiller ». Comprenez par là quils sessayaient à la fabrication dobjets, quils improvisaient et tentaient de mettre en pratique des projets verriers nés de leur imagination. Ces moments privilégiés étaient les rares moments où se transmettaient des « kniff » (coups de patte), des savoir-faire, nés de voyages, dinspirations apprises sur le tas par des verriers nomades tchèques ou italiens. La course au rendement, le devoir de production ont peu à peu aboli cette pratique et par là même scellé le destin de savoir-faire locaux, aujourdhui désuets et non répertoriés. Actuellement, ces techniques anciennes ne vivent plus que dans la tête de certains anciens verriers à la retraite. Essayer den réveiller certaines avec tout leur lot de souvenirs, essayer de les répertorier, de les immortaliser, sont autant dobjectifs que sest fixé le Centre international dArt verrier. Des moments de transmission vont être organisés dans le lieu magique et confiné du C.I.A.V. Ils auront lieu de 16h à 20h et verront danciens verriers travailler sur des techniques de réalisations verrières anciennes comme les boules de Noël émaillées, les intercalaires, le verre à plat, les poissons
Des verriers plus jeunes, encore en activité, participeront à ces sessions et sinspireront de ces techniques, des prises de notes et croquis seront effectués, des films tournés. Ces sessions déboucheront sur une exposition et éventuellement une vente aux enchères. La première session de transmission aura lieu ce vendredi de 16h à 20h sur le thème des poissons et éléphants en verre.
Le C.I.A.V. cherche ainsi à renouer avec une tradition ancienne qui, durant des siècles, a constitué le seul véritable moyen de transmission et de perfectionnement des savoir-faire verriers. Oh combien efficace dailleurs. Cette manière de la réactualiser permet à de jeunes verriers - même si leur nombre est relativement restreint - de profiter de lexpérience des anciens, à ceux-ci de se retrouver et de se souvenir du passé, mais aussi de sensibiliser le grand public.
Il existe par ailleurs, outre les centres de formation classiques, des structures plus originales, cherchant non seulement à transmettre des savoir-faire, mais également à les mettre en valeur. Ainsi latelier-musée du Verre de Sars-Poteries, à travers ses universités dété animées par des artistes confirmés, joue-t-il un rôle important et a acquis une renommée internationale. Parmi nos terrains détude, le travail exemplaire de la Plate-forme verrière de Vannes-le-Châtel doit être mis en avant.
Michel Dinet explique le cheminement qui a mené à la création du C.E.R.F.A.V. à Vannes-le-Châtel : On a dabord conservé et mis en boîte. Et puis après on sest dit : « Comment transférer ce que lon a mis en boîte ? » Doù lidée de la formation, formation professionnelle initiale à compléter, mais également continue. Lidée est venue, dans une époque qui dévalorisait ces métiers par les problèmes sociaux que jévoquais alors quil y avait au contraire besoin de les valoriser dans lopinion publique en général, et surtout dans lopinion publique locale. Moi, quand lenseignant que je suis entendais des parents dire : « Si tu ne travailles pas bien à lécole, tu iras à lusine », je passais du temps à leur dire que sils travaillaient bien à lécole, ils seraient peut-être un jour créateurs verriers. Donc par les classes patrimoines, par les stages quon a commencé à organiser, on a fait du travail de promotion du métier de verrier en même temps.
Ainsi, dès 1987 est créée la Plate-Forme verrière gérée par lassociation Cristal I.D. (Innovation et développement), cette structure originale répond à trois objectifs : offrir un lieu (hors entreprise) à tous les créateurs visant à conduire des recherches sur les matériaux ; assurer des actions de formation aussi bien pour les professionnels verriers (transmission et échange des techniques) que vers un public plus large ; enfin favoriser le développement de lart du verre en proposant la location des installations : des ateliers de travail à chaud et à froid, ainsi quune salle dexposition . La question de la transmission des savoir-faire devenant de plus en plus prégnante, le C.E.R.F.A.V. voit le jour en 1991. Son objectif principal : éviter la perte totale des secrets - en effet certains secrets deviennent tellement secrets qu'ils disparaissent - en assurant la formation, initiale et continue, au niveau des savoir-faire verriers eux-mêmes. Autre volonté : que chaque stagiaire atteigne un niveau technique solide afin de lui donner ensuite une meilleure autonomie de travail et offrir un grand nombre dintervenants pour proposer une palette de formation la plus large possible . En effet, il ne sagit pas de se cantonner dans le verre soufflé, la taille et la gravure, mais aussi de souvrir à dautres techniques telles le vitrail, le fusing, le thermoformage, la pâte de verre, la sérigraphie
Qui plus est, tous les parcours sont à la carte, individualisés. Du sur mesure basé sur la transmission du savoir-faire verrier européen. « Nous mettons la technique au service dun projet, et nous construisons des programmes personnalisés » souligne Denis Simermann.
Au Centre international d'Art verrier, les efforts se concentrent plutôt sur le domaine du design, appliqué bien entendu au verre. L'idée est de développer lesprit artistique du verre , d'apporter un complément de formation aux étudiants des écoles d'Art et de leur donner la possibilité de faire réaliser les oeuvres qu'ils conçoivent au sein de leurs écoles. En effet, les écoles des Beaux-Arts ou des Art décoratifs ne peuvent pas toujours assurer les frais élevés d'entretien et de fonctionnement des fours. Mais latout du Centre est surtout de permettre aux étudiants de rencontrer des verriers de renommée internationale et de profiter de leurs conseils. Le Centre dArt verrier de Meisenthal assurera pleinement sa fonction « dimpresario de la culture » en favorisant la rencontre entre étudiants et artistes en résidence. Un point de rencontre en somme qui contribuera à maintenir un contact permanent avec la dynamique de la création et sera un élément important de louverture internationale du Centre dArt de Meisenthal. « Son intérêt et sa richesse dépendant des synergies et des complémentarités des artistes et des étudiants », dira M. Roch.
Par ailleurs, partant du constat que le verre avait eu ses ghettos - bâtiments, décoration, aménagement, électroménager, flaconnage, objet dart - chaque secteur étant dune certaine façon à part, ne connaissant quun aspect du verre, développant ses propres techniques, nimaginant leur donner dautres destinations, dautres formes, le C.E.R.F.A.V. sest fixé lobjectif de combler le hiatus entre ces différentes branches en offrant des outils permettant aux entreprises et centres de recherche de se rapprocher . Ainsi propose-t-il différents services en collaboration avec dautres acteurs, tels la veille technologique avec un transfert continu - grâce à des dossiers technologiques, une transmission mensuelle dinformations en rapport avec les évolutions technologiques, une liste de discussion - et des études ciblées sur demande ; le transfert technologique, en particulier grâce à des journées techniques et thématiques ; la recherche appliquée, le C.E.R.F.A.V. disposant dune équipe de pointe et de techniciens susceptibles de conduire des essais, prototypes et recherches dans plusieurs domaines - fusion, coloration, moulage
- ; la recherche fondamentale, la mise en place de R.E.V.L.O.R., REseau VErrier LORrain, ayant permis de mener des recherches sur des thèmes aussi variés que les propriétés thermiques du verre, la caractérisation physico-chimique de pâtes de verre, les nouvelles formulations du cristal, les technique de trempe pour améliorer la dureté superficielle du cristal
Ainsi le C.E.R.FA.V. allie-t-il, lui aussi, tradition et modernité.
3. Des valeurs économiques ou la valorisation dune image au service du développement
Autres valeurs nouvelles associées à lindustrie du verre : les valeurs économiques, tant pour les entreprises que pour les communes et les régions. Citer léconomie parmi les valeurs nouvelles peut surprendre, lindustrie étant au cur de léconomie. Pourtant lorsque celle-ci accède au statut de patrimoine, on se place à un niveau différent.
3.1. Stimuler lindustrie
3.1.1. Informer et communiquer sur une image
Si (...) une masse surabondante d'informations est déversée sur nous chaque jour à propos de découvertes et de nouveaux acquis, le monde de la technique nous paraît de plus en plus complexe, inaccessible et ésotérique. Faute de voir, de reconnaître, de comprendre les chemins parcourus et ceux qui s'ouvrent à la recherche et à l'expérimentation, beaucoup entretiennent à l'égard du progrès technologique une méfiance et une crainte irraisonnée (Malécot, 1981 : 5). C'est ainsi qu'Yves Malécot présente, dans l'introduction dun rapport commandé en 1981 par la D.A.T.A.R., le contexte qui l'incite à proposer la création de Centres de Culture scientifique, technique et industrielle. Prendre des initiatives pour rendre plus accessible la science, la technique et l'industrie s'avère indispensable afin de permettre au grand public de mieux appréhender le monde environnant, mais aussi de provoquer des innovations et, ainsi, de faire progresser la science et la technique.
Par ailleurs, Patrice de La Broise estime que parce que le savoir-faire ne suffit pas sans le faire savoir, l'entreprise est entrée en communication (La Broise, 1998 : 55). En effet, une entreprise pourra fabriquer les objets les plus beaux, les plus exceptionnels d'un point de vue technique, grâce à la mise en uvre de savoir-faire anciens dont elle a su préserver la tradition, ou de techniques de pointe, cela naura que peu dintérêt si elle ne le fait pas savoir par des moyens divers, puisque personne ne sera au courant et ne cherchera à acquérir ses productions. Aussi se doit-elle d'informer ses clients potentiels de son existence et de ses réalisations.
En outre, de nos jours, les entreprises sont confrontées à la mondialisation. Elles doivent être capables de fournir des produits adaptés aux marchés locaux, nationaux, voire internationaux, et donc répondre à des normes de fabrication de plus en plus strictes, à des critères de vente de plus en plus précis. Dans ce contexte qui conduit à une standardisation des fabrications, chaque firme doit pourtant réussir à se démarquer du mouvement d'uniformisation et affirmer une certaine originalité afin que le consommateur la différencie bien de ses concurrents. En d'autres termes, elle doit spécifier son identité et la revendiquer (Rasse, 1994b : 13 ; Delaunay, 1994 : 43). Pour ce faire, des moyens de communication originaux, visant à toucher le public là où il ne s'y attend pas, sont recherchés. Cela ne signifie pas que les canaux de communication classiques soient délaissés, mais on sefforce de les compléter. C'est alors que la promotion de la culture scientifique et technique peut s'avérer pertinente pour l'entreprise (La Broise, 1998 : 59).
Pour quun client se rende véritablement compte de la qualité dun produit, surtout si elle est attribuée au procès de fabrication, linformation savère indispensable. En effet, quelle est, pour le grand public, la différence entre un verre Baccarat, Biot..., et un verre en Cristal d'Arques ? A première vue, elle n'est peut-être pas évidente. Pourtant, en y regardant de plus près, elle ne fait pas de doute. La qualité du travail est loin d'être la même entre des verres soufflés-bouche, faits-main et des verres produits de façon industrielle. Pour Jacques Mouclier, président de la Fédération des Cristalleries et Verreries à la main et mixtes, les actions de type portes-ouvertes sont de très bonnes choses. Les gens se rendent compte que les produits sont chers car ils sont faits à la main . Ils prennent également conscience que fabriquer un verre nécessite plusieurs dizaines d'opérations et donc l'intervention de nombreuses de personnes. Ils peuvent également apprécier les contrôles de quali |