Le secteur verre et cristal, crises récurrentes et nécessaires adaptations

Véronique Brumm


- Une succession de modes et de foyers importants
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Des solutions pour résoudre la crise

- Des amulettes aux vitraux : une diversification des productions
- Une succession de modes et de foyers de production importants
- Une règle d’or : s’adapter ou disparaître
- Le verre aussi connaît sa révolution industrielle
- La pluralité des initiateurs de la patrimonialisation
- Les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal
- Bibliographie
- Glossaire


Les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal

Aujourd’hui, à une période où l’on parle de tout patrimonial, autrement dit où tout accède potentiellement au statut de patrimoine, qu’il s’agisse d’objets, de monuments, de paysages, d’informations écrites, orales, gestuelles, architecturales, anthropologiques…, cette notion semble perdre de sa pertinence ou du moins se dissoudre quelque peu. Par moments, en raison de sa répétition à tout va, l’acte de conservation ne paraît plus être un acte signifiant derrière lequel se cache un message spécifique, mais semble se réduire à un automatisme, voire une compulsion dénuée de ce trait constitutif de la mémoire, à savoir la sélection. La conservation devient alors un acte pur, dénué de toute réflexion sur la réception modifiée d’un objet, d’un monument, d’un site… Un peu à l’image des livres du Nom de la Rose qui sont conservés pour ne pas être lus, on assiste à un phénomène de thésaurisation, voire de sanctuarisation, consistant simplement à amasser un héritage, le soustrayant finalement à l’échange social (Urbain, 2001 : 26-27).

Si cela peut être une crainte justifiée, la mise en patrimoine de l’industrie verrière et cristallière n’est pas réalisée dans une telle perspective mais participe d’un projet de communication. Elle n’est pas laissée au hasard, mais résulte, nous l’avons vu, d’un travail de construction qui se base sur une sélection. Mais comment ces choix sont-ils effectués ? En fonction de quels critères ? En poursuivant quels objectifs ?

Dans un premier temps, nous souhaitions nous pencher sur les objectifs de la patrimonialisation de l’industrie du verre et du cristal. Force est pourtant de constater que ceux explicités au départ demeurent relativement flous et que ce n’est qu’après coup que l’on se rend réellement compte des retombées résultant des actions menées. En effet, même si Sénèque soulignait au début de notre ère qu’il n’y a pas de bon vent pour un bateau qui ne connaît pas son port, Archier, Elissalt et Setton, dans leur ouvrage Mobiliser pour réussir, observent que si la gestion de son temps, de sa vie, de son entreprise, de son équipe en fonction d’objectifs clairement définis semble une évidence, rares sont pourtant les personnes ou les organisations prenant le temps de préciser leurs buts avant de se lancer dans l’action (Archier, Elissalt & Setton, 1989 : 100). Erhard Friedberg fait le même constat, estimant que les individus n’ont pas toujours le temps d’élaborer une stratégie en fonction de leurs préférences (Friedberg, 1997 : 63). Et il souligne avec Michel Crozier que, lorsqu’ils sont définis au départ, les objectifs ne sont pas toujours clairs et cohérents. Ils sont souvent multiples, plus ou moins explicites, parfois ambigus, voire contradictoires. Il est fréquent que les individus qui les déterminent cherchent à parer au plus pressé, si bien qu’ils sont souvent contraints de reconsidérer les finalités de leur action, parfois d’en inventer ou d’en découvrir d’autres au fil de leur avancement et, ainsi, de réajuster leur tir (Crozier & Friedberg, 1977 : 55).

En tant qu’observateur extérieur, nous avons tendance - souvent influencé dans ce sens par le discours des acteurs eux-mêmes - à considérer les bénéfices de la patrimonialisation comme des résultats espérés. Cela constitue pourtant un raccourci un peu rapide. Aussi, afin d’éviter les erreurs d’interprétation, nous avons décidé d’adopter une approche quelque peu différente et de nous intéresser au changement de regard porté sur le secteur verre et cristal qui n’est plus alors considéré uniquement sous l’angle de la production industrielle mais qui se voit également attribuer des valeurs nouvelles, qui justifient son accession au statut de patrimoine.

1. Des valeurs identitaires ou la constitution et la gestion d’une mémoire
Parmi les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal qui légitiment les actions de protection, de conservation et de valorisation de ce secteur en tant que patrimoine, citons tout d’abord les valeurs identitaires, autrement dit des valeurs qui sont caractéristiques d’individus ou de groupes et principalement liées à la constitution et à la gestion d’une mémoire.

1.1. Une prise de conscience au cours d’une période difficile
1.1.1. La peur de la perte
Bien que la notion de patrimoine correspondant à une soustraction d’objets de leur usage quotidien se développe, selon Jean-Pierre Babelon et André Chastel, dès la préhistoire, l’emploi du terme dans une acception proche de la nôtre ne remonte qu’à la Révolution. Elle jaillit même au cœur du débat révolutionnaire à travers la question du traitement de l’héritage de l’Ancien Régime. Que faut-il faire des œuvres et monuments érigés à la gloire du roi, des princes ou de l’Eglise ? Doivent-ils être détruits pour abolir ainsi les symboles honnis du despotisme ? Ou bien les chefs-d’œuvre de l’art doivent-ils être protégés pour la gloire de la République et l’éducation de l’homme libre ? L’oscillation entre la volonté de se réapproprier la mémoire des siècles passés et la tentation de l’iconoclasme se traduit d’un côté par des efforts de conservation, de l’autre par le vandalisme, abattant, mutilant tout ce qui peut rappeler le pouvoir de l’Eglise et celui du roi, avec la bénédiction de l’Assemblée. Ainsi, au cours de l’été 1792, statues, bas-reliefs, inscriptions et autres monuments en bronze sont-ils fondus pour en faire des canons. Dès 1790 pourtant, sur une intervention de Talleyrand, l’Assemblée nationale avait pris la décision de créer un comité spécialement chargé d’étudier le sort des monuments des sciences et des arts provenant des églises et abbayes mises à la disposition de la Nation par le décret du 2 novembre 1789. Par la suite, le 14 août 1792, devant les destructions perpétrées par les sans-culottes, les députés rédigent une déclaration qui, tout en condamnant à mort les monuments élevés à l’orgueil, aux préjugés et à la tyrannie, en excepte les objets qui peuvent intéresser essentiellement les arts (Ministère de la Culture et de la Communication, 1992 : 13). L’adoption du calendrier révolutionnaire le 22 septembre 1792 marque l’entrée dans une ère nouvelle.

L’Ancien Régime étant définitivement aboli, l’héritage du passé cesse d’être un symbole menaçant pour la liberté naissante et peut donc être réapproprié sous le signe de la culture. Même si les destructions ne s’arrêtent pas du jour au lendemain, les mesures conservatoires se multiplient (Idem). La perte de nombre d’entre eux a d’ailleurs contribué à la prise de conscience de l’intérêt représenté par les œuvres d’art et les monuments et du fait qu’ils ne devaient plus être regardés uniquement comme des symboles du despotisme mais également se voir associées des valeurs nouvelles, qu’elles soient d’ordre national, cognitif, économique et/ou artistique, comme l’a souligné Françoise Choay (1999 : 88-101).

Les destructions qui se sont multipliées et le discours antivandale qui s’est développé en réponse peuvent être considérés comme étant à l’origine d’une obsession de la perte dont l’importance, dans l’ordre de l’affect et de la mémoire, est incommensurable. C’est en effet sur cet ensemble d’émotions et d’arguments que se construit tout le discours culturel dont hérite le XIXe siècle. Sur le long terme, cette constitution du patrimoine français et son administration coïncident avec la formation d’une idéologie suffisamment efficace et structurante pour prendre le relais de la tradition, ce que Clifford Geertz nomme l’idéologie comme système culturel (Poulot, 2001 : 61). L’épisode vandale a donc contribué à la définition de la place du passé dans l’espace public. Bien entendu, l’œuvre essentielle de la Révolution française est de nature politique - constitution du système démocratique - mais elle occupe également une place clé dans l’histoire culturelle de la France, dans la mesure où elle concourt à la création d’une discipline du patrimoine (Idem).

Si à première vue cette évocation de la période révolutionnaire peut paraître éloignée de nos préoccupations, elle nous semble pourtant fondamentale dans la mesure où elle a toujours une influence déterminante sur la patrimonialisation, ce processus étant bien souvent, aujourd’hui encore, enclenché par la peur de la perte. La crainte de voir disparaître des objets, monuments, paysages…, les rend brusquement précieux, du moins les reconnaît-on comme plus dignes d’intérêt qu’auparavant, ce qui conduit à leur protection et à leur valorisation. Ainsi, la peur de la perte peut-elle être considérée comme étant à l’origine de tous les nouveaux patrimoines, qu’il s’agisse du patrimoine rural, naturel, industriel… La déprise économique des années 1970-1980 et les nombreuses fermetures d’entreprises qu’elle a entraînées ont en effet eu un impact décisif sur le développement de la notion de patrimoine industriel. Cette période de rupture a conduit à une prise de conscience de l’intérêt représenté par des entreprises, des bâtiments industriels, des machines, des outils, des savoir-faire... - que l’on voyait jusque-là sous un angle purement productif - la peur de leur disparition les rendant précieux et justifiant leur sauvegarde, même dans une perspective autre que celle qui était la leur à l’origine. D’où les tentatives de rétablir un lien avec ce passé ou plutôt d’en établir de nouveaux à la place de ceux qui existaient et qui ont été irrémédiablement rompus.

Le secteur verre et cristal ne fait pas exception, tout au moins la branche où la production est encore manuelle ou seulement semi-automatique. La fermeture de nombre de verreries et cristalleries et la diminution chronique du nombre d’employés confèrent à des objets, bâtiments, savoir-faire…, une valeur qui ne leur était pas reconnue jusque-là et qui pousse les gens à se mobiliser en faveur de la sauvegarde de ce qu’ils considèrent désormais comme patrimonial.

A Gernheim par exemple, la prise de conscience de l’importance du site s’est faite en douceur, à partir des années 1960 - alors que la production de verre y avait été définitivement abandonnée en 1893 - au moment où un élément symbolique de la verrerie, la cheminée , risquait de s’effondrer. Dès lors, la verrerie Wittekind de Minden, qui entre 1926 et 1963 a fabriqué des paniers en osier pour dames-jeannes à Gernheim et qui en est propriétaire, entreprend des travaux pour la sécuriser, et, peu après, le Bureau pour la protection des monuments techniques auprès du conservateur du Land de Westphalie-Lippe commence à accorder une attention plus grande à cet édifice monumental. Progressivement, le public sera sensibilisé à l’intérêt du site par diverses manifestations et des travaux de restauration seront réalisés sous la houlette du musée de l’Industrie de Westphalie . Si on ne peut bien entendu pas nier la perspective d’une valorisation muséale dès cette époque, l’objectif est avant tout, dans un premier temps, de protéger les bâtiments.

L’intérêt patrimonial du site de Glashütte a, lui aussi, été compris alors qu’il était déjà dans un état de délabrement assez avancé. Lorsque Christoph Schulze, qui est à l’origine du projet, s’est rendu pour la première fois dans le village, la situation est plus dramatique encore qu’à Gernheim, alors que l’arrêt de la production ne remonte qu’à 1980. Après la fermeture de la verrerie, à l’exception de quelques personnes âgées, la localité s’est vidée de tous ses habitants, la majeure partie d’entre eux se retrouvant au chômage et étant obligés de déménager pour retrouver du travail. La raison essentielle n’est pourtant pas là : le manque d’investissements au niveau des infrastructures était déjà à l’origine de l’arrêt de la production, de gros problèmes techniques, en particulier au niveau de l’approvisionnement en gaz, se posant et la halle menaçant de s’effondrer. Christoph Schulze, évoquant sa première visite, explique : Ici, tout était envahi par des herbes folles, des acacias et des marantes, c’est-à-dire deux sortes d’arbres qui poussent extrêmement facilement et rapidement. Il reste encore quelques photos de cette époque. Et lorsque je suis entré ici, je suis entré dans un décor féerique. Mon premier réflexe a été de l’associer à la Belle au Bois dormant. Et cette association, je ne l’oublierai jamais. Ce sont des images que l’on a ainsi en tête et dont on ne peut se débarrasser. Je me suis dit : « Mon Dieu, que c’est beau ». Je me suis renseigné pour connaître l’histoire de ce site. Et je me suis dit que c’était vraiment une histoire longue et intéressante, et que ce serait vraiment dommage que tout ça soit détruit . L’effondrement, en mai 1991, d’une partie du toit de la verrerie, laissant un trou de 40 m2, a accéléré le processus et, le mois suivant, une association dont l’objectif est de sauvegarder et de valoriser le site a été créée.

A Trélon également, l’objectif premier était de sauvegarder les bâtiments risquant de disparaître. En effet, l’annonce de la fermeture de la Verrerie Parant met en émoi les Trélonnais. Inscrite dans la mémoire du pays, cette industrie, qui emploie de nombreuses personnes, ne peut disparaître. La population se mobilise, la municipalité et les pouvoirs publics cherchent un compromis. Rien n’y fait. Le four « Stein » est éteint, la grande halle s’emplit de silence et la végétation s’empare de la verrerie. Voir disparaître des bâtiments bien entretenus et intacts serait dommage. La commune de Trélon ne peut s’y résoudre et, dans un effort considérable, achète l’ensemble du site verrier en 1979. Si les bâtiments ont quelque chose d’emblématique en ce qu’ils sont, pour les Trélonais et les gens de passage, les éléments les plus visibles de l’activité verrière dans la commune, il n’en demeure pas moins qu’ils ne constituent qu’une enveloppe et que d’autres éléments sont à conserver, en particulier les productions, l’outillage…, mais également les savoir-faire. Aussi l’association du Musée-Atelier du Verre naît à Trélon pour conserver les secrets des verriers. De petites expositions éphémères par nature racontent au public la vie des hommes du verre.

Les restructurations, qui ont généralement pour corollaire des suppressions d’emplois et font craindre des fermetures, peuvent également être à l’origine d’actions de sauvegarde. Chez Daum, les plans sociaux se succèdent depuis les années 1970 et le nombre de verriers est en perpétuelle diminution. Le plan de 1985 est ressenti particulièrement durement à Vannes-le-Châtel où l’entreprise a une unité de production : la crise économique va laisser émerger une douloureuse prise de conscience : l’activité verrière et cristallière encore très fortement taylorisée connaît des difficultés d’adaptation à l’évolution incontournable des produits et des marchés. La question se pose alors de savoir quel est l’avenir de cette activité, riche de ses traditions, mais également fortement paralysée par ses habitudes et ses lourdeurs . On s’interroge pour savoir comment redonner de l’espoir aux gens et donner à ceux jetés à la rue un espace où leur talent puisse encore s’exprimer . En dehors de la nécessité bien évidente de permettre à chacun de retrouver du travail, la volonté de sauvegarder les savoir-faire va progressivement s’affirmer. Et ce d’autant plus qu’au sein de l’entreprise des problèmes de transmission sont clairement posés, sur lesquels nous reviendrons plus loin. Lors de l’inauguration des nouveaux locaux du C.E.R.F.A.V. en 1996, on montre bien que cette préoccupation est toujours prégnante. Un article de presse souligne en effet qu’il eut été impudique de trop se congratuler alors qu’il y a à peine quelques mois, la commune était secouée par d’autres événements moins plaisants : un bras cassé en cristal tendu haut par Michel Dinet tendait à rappeler qu’une cinquantaine de salariés venaient d’être licenciés à la C.F.C. DAUM toute proche. La moitié d’entre eux ont retrouvé un emploi, mais tant que « tous n’auront pas trouvé une solution, ce bras restera sur notre bureau du Conseil » a expliqué le président de l’E.P.C.I. .

Lorsque le risque de disparition provoque un changement de regard, l’association de valeurs nouvelles et l’accession au statut de patrimoine, il est généralement nécessaire d’agir rapidement afin de stopper le processus de destruction et d’éviter la disparition totale de ce que la rareté rend précieux. Pierre Camusat, président l’écomusée de la région de Fourmies-Trélon, explique : On a toujours regretté la disparition de tous les patrimoines quels qu’ils soient, ou des faits marquants des générations précédentes et toujours quand il est trop tard ! Or il est déjà trop tard. Je m’en rends compte tous les jours, lorsque je sollicite une personne censée posséder un témoignage du passé : « Ah si seulement vous étiez passé hier… » . L’année suivante, un article paru dans La Voix du Nord insiste également sur cette nécessité : Une seule préoccupation pour ceux qui entreprennent cette tâche : faire vite, car dans moins d’une décennie les traces essentielles des cent premières années de l’ère industrielle auront disparu.

La décision de sauvegarder des bâtiments, des outils, des savoir-faire, un site…, est à l’origine d’un travail à long terme. Si la conservation d’objets ou d’outils nécessite relativement peu d’efforts - même s’il faut bien entendu les collecter et les stocker -, celle des savoir-faire est plus délicate puisque pour qu’elle soit effective, ceux-ci doivent être transmis. La sauvegarde des bâtiments peut, elle aussi, s’avérer problématique. Etant donné les volumes à protéger et les coûts liés à de telles opérations, un site ne peut pas toujours être traité dans sa globalité. Concernant celui de Meisenthal par exemple, la décision de créer une Maison du Verre et du Cristal constituait une initiative destinée à arrêter les dégradations de bâtiments auxquels la population était très attachée . La commune a rapidement racheté les bâtiments administratifs qui, dans la foulée, ont été aménagés pour accueillir le musée. Un peu plus tard, elle est devenue propriétaire de l’ensemble de la verrerie et les efforts se sont alors concentrés sur la taillerie qui abrite aujourd’hui le Centre international d’Art verrier. Malgré son utilisation pour l’organisation de différentes manifestations - concerts, expositions… - la restauration de la halle n’a pas constitué une priorité. Aujourd’hui des infiltrations d’eau rendent les travaux urgents et indispensables pour assurer la sauvegarde du site dans son ensemble. Si des mesures rapides ne sont pas prises, la halle risque, selon les propos de Raymond Fuhrmann, le maire de Meisenthal, de tomber en ruine doucement . Mais, si d’un côté on est fier des réalisations déjà effectuées cela ne veut pas dire pour autant que tout aille de soi. Le premier magistrat de la commune explique en effet : D’un côté, c’est une chance d’avoir ce site, d’un autre, un problème. Les communes qui n’ont pas de friche ont plus de facilités au niveau de l’urbanisme, de l’aménagement. Il n’y a pas moyen de démolir la halle. Et quoi mettre à la place ? Et en plus il y a le classement de la maison Walter . C’est un souci supplémentaire. C’est lourd d’avoir un site industriel au niveau du village.

Ainsi, dès lors que la prise de conscience d’une rupture entre le passé et le présent a lieu, elle suscite, chez ceux qu’elle affecte, la volonté de recréer un lien entre les deux. Les objets que l’on conserve et que l’on souhaite transmettre aux générations futures matérialisent et donnent ainsi à voir cette relation. Ils peuvent, d’une certaine manière, être considérés comme des reliques des ancêtres et sont, en même temps, des moyens de se représenter leur vie et de la comprendre (Pomian, 1993 : 60).

1.1.2. Surmonter une période de crise

Celui qui n’est plus défini par son activité se construit ou se reconstruit une identité à partir de ses origines.
Alain Touraine (Faraut, 1994 : 55)

En ces périodes d’accélération brutale et incohérente des mutations de notre civilisation, la volonté de se réapproprier son identité historique en cherchant à rétablir des liens avec le passé se traduit souvent par la création d’équipements de valorisation du patrimoine. Il n’est pas rare en effet, comme le souligne Jean Clair, que le musée s’avance là où la vie reflue et contribue à conjurer, voire à occulter, le désert social (Clair cité par Raphaël & Herberich-Marx, 1987 : 87). Même si c’est parfois au risque de se traduire par un repli frileux sur un passé magnifié ou une quête d’une identité valorisante, qui favorise l’évocation épique ou misérabiliste (Raphaël & Herberich-Marx, 1987 : 92), la valorisation patrimoniale peut être considérée comme participant au travail de deuil des communautés touchées par la récession. (Elle) les aide à tourner la page (Hubert, 1997 : 27-28). L'exposition constituerait une forme de thérapie sociale, le musée jouant alors, en quelque sorte, le rôle d'un psychothérapeute devant lequel une communauté en crise, en proie à la perte de ses racines, et donc de repères, viendrait s'allonger pour exprimer ses craintes, ses angoisses. Le musée deviendrait l'espace d'une écoute, d'une énonciation, d'une parole qui se suffirait presque à s'exprimer elle-même, avant d'être un lieu d'explication et d'interprétation (Baussant-Raccimolo, 1997 : 57). Le fait d'exprimer ses peurs, ses difficultés, apporte un certain soulagement. S'il ne supprime pas les problèmes, il permet néanmoins de mieux les supporter. La conservation serait un moyen pour les hommes désemparés par les changements rapides de leur environnement de se resituer dans le monde et dans le temps et, par là même, d’inventer l’avenir avec plus d’imagination (Laborit cité par Duclos, 1994 : 46).

La valorisation patrimoniale contribue également à la constitution d'une mémoire collective. Cette mémoire est, selon Henri-Pierre Jeudy, elle-même un facteur de liaison psychique collective dans un ordre de succession qui vise à neutraliser les effets de l'irruption d'un trauma (Jeudy, 1986 : 35). Et Jean-Louis Déotte d'expliquer : Les musées sont des machines d’oubli actif. C’est là la conséquence de la suspension, de la réduction, de la mise entre parenthèses, de la suspension du jugement, de l’épokhé. C’est notre propension, très fin de siècle, c’est l’affaissement général des avant-gardes qui nous conduisent à étendre le suaire du patrimoine à toutes les réalités déprises, à multiplier les lieux de mémoire. Suspectons cette « politique culturelle ». Ce ne sont pas les forces de l’oubli passif qui rongent l’Occident, mais l’(a)pesenteur de l’immémorial, de ce qui a eu lieu sans jamais pourtant avoir été reçu par une surface d’inscription (Déotte, 1990 : 207).

D’une certaine manière, le musée permet aux vivants de tirer un trait sur le passé en lui réservant une place dans le présent. Dans les situations pénibles à l’occasion desquelles tous se rassemblent, les manifestations rituelles qui les accompagnent contribuent au travail de deuil. Faire le deuil d’êtres chers, c’est retrouver la capacité de continuer à vivre non certes en oubliant nos morts, ce qui ne serait que frivolité, mais sans que leur souvenir nous empêche de vivre, bien au contraire, ni d’agir, ni d’aimer. La seule façon de leur être fidèle, c’est de vivre, même sans eux, le mieux que nous pouvons. C’est aussi la leçon d’Epicure : Doux est le souvenir de l’ami disparu. Ce n’est pas vrai tout de suite. Au début, pendant longtemps, il n’y a que l’horreur, la déchirure, l’absence insupportable : comme c’est atroce qu’il ne vive plus ! Puis le temps passe, le deuil se fait. La souffrance, peu à peu, s’apaise. Quelque chose de fragile apparaît, qui ressemble à une force, à une joie, à un bonheur… Comme c’est doux qu’il ait vécu, que nous nous soyons rencontrés, connus, aimés ! (…) à nous de les aimer assez, même morts, pour qu’ils continuent de nous éclairer, de nous accompagner, de nous donner la force de vivre, même sans eux, et d’aimer. Travail de deuil : travail non de l’oubli mais de l’acceptation et de la gratitude. Nos morts ne reviendront plus, mais ce serait trahir les vivants qu’ils furent que de renoncer pour cela à la vie qu’ils ont aimée, qu’ils ont illuminée et qu’ils continuent, en nous, à éclairer (Comte-Sponville, 2002 : 50). Bien entendu, on ne peut pas assimiler une entreprise qui ferme ou une branche industrielle qui subit d’incessantes restructurations à des personnes que l’on a aimées, qu’il s’agisse de conjoints, de parents ou d’amis, mais un parallèle peut néanmoins être établi entre ces situations douloureuses, ce qui se passe dans la seconde étant mieux connu et permettant d’éclairer la première.

A noter également que s’il est psychologiquement extrêmement pénible pour une personne de perdre un être cher et de ne pas voir son corps, il en va probablement d’une certaine manière de même pour une activité humaine qui a structuré pendant des décennies toute la vie sociale d’une ville ou d’une région. S’il n’est pas possible de nier la nécessité de la transformation de l’économie et le fait que la société industrielle passe par des arrêts et des ruptures, si l’on veut que le deuil puisse se faire, les choses ne doivent pas se passer en douce. Il faut permettre la préservation de souvenirs. Cela nécessite parfois un travail très lourd de recherche, d’inventaire, dont les résultats seront exposés. Ces ruptures brutales, difficiles à vivre dans l’instant, permettent aussi les changements. A trop vouloir les masquer, on passe à côté de problèmes socialement fondamentaux (Notteghem, 1993 : 41-42).

L’écomusée de Fourmies-Trélon a été créé dans cette optique comme le souligne Marc Goujard, son directeur : Le projet d’un Ecomusée est né d’une initiative associative à une période où la région subit des chocs terribles - disparition de verreries, d’industries textiles… Il s’agit donc d’une période de déprise économique forte, mais aussi sociologique : nombreuses sont les personnes en situation difficile, en proie à une perte de repères. Le centre culturel local s’intéresse à ce problème et s’interroge sur la manière de redonner confiance à la population à travers l’action culturelle. Au départ, il n’y avait pas de projet de musée, mais une volonté de travailler sur la mémoire avec la participation de la population à travers des enquêtes, des projets d’actions éducatives avec les écoles… . Il s’agit également d’être attentif à ses attentes, d’agir progressivement sur les mentalités passives afin que chacun se sente concerné.

La création du musée de Meisenthal devait, elle aussi, conduire à un travail d'appropriation du patrimoine par les acteurs du site . En 1983, année de l'ouverture de la Maison du Verre et du Cristal, on pouvait lire dans la presse : A Meisenthal, les habitants (...) n'avaient pas envie de tourner la page. C'est une mémoire collective et tout un patrimoine qui étaient en danger . La mémoire collective et le patrimoine étaient effectivement menacés et une véritable volonté de les sauvegarder s'était exprimée. Pourtant, il n'est pas sûr que les personnes qui voulaient conserver des traces de leur passé ne souhaitaient pas, malgré tout, tourner une page. S'investir dans la mise en œuvre d'un musée était peut-être d'abord un moyen de rendre la rupture moins douloureuse, de capter l'énergie du désespoir pour construire quelque chose de neuf, de regarder vers l'avenir, sans pour autant renier son passé. D'ailleurs, que serait une mémoire sans l'oubli ? Que serait un monument sans ruine ? Et que serait enfin un travail de deuil sans rêve (Jeudy, 1986 : 9) ?

Remarquons toutefois qu’à Meisenthal, peu d’anciens verriers se sont lancés dans la valorisation patrimoniale. Raymond Fuhrmann, le maire de la commune explique : Quand ils quittent une usine, il est rare que les gens s’investissent pour faire la même chose. Les anciens verriers sont maintenant contents de retourner au C.I.A.V. Mais pas tout de suite. D’abord, il y a une étape de ras-le-bol. Quand on quitte une industrie, que ce soit le verre ou autre chose, on a envie de passer à quelque chose d’autre. Parfois, on peut y revenir, mais c’est rare, les verriers n’étaient pas assez motivés. La plupart partent dans d’autres directions. Beaucoup peuvent même changer de métier . Parmi les nombreux membres de l’Association artistique et culturelle qui se sont investis dans la création du musée, on peut citer Antoine Muller, le doyen, toujours à la recherche de la pièce rare, désigné par ses pairs pour assurer la fonction de conservateur ; Lucien Fleck, ébéniste de son état, élu depuis sans discontinuité au poste de président ; son frère Bernard ; Joseph Schverer, ancien artisan mouleur qui possède comme personne l’art de raconter l’histoire et la fabrication du verre ; Paul Franckhauser, « l’instit », passionné d’Art nouveau et d’art contemporain ; René Lanno, tailleur à la cristallerie de Saint-Louis ; Antoine Fellrath, verrier nostalgique du temps où l’usine tournait à plein régime ; Lucien Buchheit, toujours fidèle au poste ; Jean-Marie Rimlinger ; René Weissenbacher… . Cette énumération témoigne de la diversité des acteurs.

A Vannes-le-Châtel par contre, des verriers de l’entreprise Daum et des retraités côtoyaient des élus et des commerçants au sein du Conseil d’Administration . Mais le profil des acteurs impliqués est plus varié. Lorsque l’on interroge Michel Dinet sur ce point, il parle du profil d’un village rural de cinq cent vingt habitants. C’est-à-dire du point de vue pyramide des âges plutôt des jeunes, au sens de la tranche adolescente, 18-19 ans, à parité avec la tranche 30 ans, 25-30 ans. Et, au niveau des métiers, beaucoup de gens travaillant à l’usine, donc beaucoup de gens travaillant à la cristallerie, quelques enseignants. Quelques artisans issus du premier noyau de la fête des métiers aussi.

A Trélon, Jacqueline Dubois explique : ce sont principalement des fils de verriers qui se sont mobilisés, à qui ça faisait mal au cœur de voir fermer encore une verrerie parce qu’il y a vingt ans il y avait eu la verrerie de Glageon qui était la nôtre (…). C’est pour ça que des fils de verriers se sont mobilisés. Le principal, c’est Michel Nachbauer (…). Il est proviseur au collège de Sains-du-Nord. Il a pris ça en charge. Il a d’ailleurs été le premier président de l’association et il l’est resté pendant des années jusqu’à la venue de Monsieur Collin. Donc on connaissait Michel Nachbauer parce que, quand il faisait ses études, il venait travailler à la verrerie pendant ses congés pour se faire un peu d’argent de poche. Il portait à l’arche (…). Donc ça a été lui la cheville ouvrière, si vous voulez, de ce musée. Alors avec mon mari évidemment, puisqu’au point de vue technique, on ne pouvait pas trouver mieux si vous voulez.

A Glashütte, l’association porteuse du projet de valorisation est, quant à elle, composée d’environ cent vingt membres dont un tiers d’habitants de Glashütte ou d’anciens ayant quitté le village après la fermeture de l’usine ou avant, un tiers de notables et d’hommes politiques et un tiers de scientifiques et de citoyens intéressés, allemands et étrangers.

Si d’anciens professionnels du verre et du cristal s’investissent dans la valorisation patrimoniale, ils le font à titre individuel, au sein d’associations où ils retrouvent des personnes aux statuts socio-professionnels très variés, mais qui s’intéressent à ces matériaux pour des raisons identitaires ou parce que cette thématique recoupe leur intérêt pour l’histoire locale. On est donc dans une situation fort différente de celle rencontrée dans de nombreux secteurs industriels, et en particulier le fer et le charbon, où l’on assiste à un fort militantisme ouvrier, militantisme qui s’est principalement développé à la fin d’une période de licenciements massifs et de manifestations violentes : « c’était seulement parce que la crise était consommée, que la lutte n’avait plus vraiment de sens, que ces associations ont vu le jour » (Choffel-Mailfert, 1999 : 201). Cet investissement au service de la valorisation patrimoniale participe de leur travail de deuil, tandis que dans le cas du verre et du cristal, on peut considérer que le travail de deuil est plutôt celui de la communauté dans son ensemble. Par ailleurs, un musée d’entreprise est lié à un travail de deuil : celui d’Hergiswil où Robert Niederer, le directeur, souhaitant rendre hommage à son père décédé, a développé des expositions mettant en valeur la Glasi. Mais ce cas très particulier, sur lequel nous reviendrons plus loin, n’est pas réellement à placer au même niveau que le travail de deuil généralement avancé pour expliquer la création de musées industriels.

1.2. L’identité, une liaison entre le passé et le futur
Si la patrimonialisation peut participer d’un travail de deuil aidant une communauté touchée par la crise à surmonter une période de rupture, elle procède également d’une quête identitaire. En effet, comme le souligne Marc Guillaume, le patrimoine suscite un consensus superficiel mais assez large, car il flatte à bon compte diverses attitudes nationalistes ou régionalistes et jouant sur une certaine sensibilité écologique, la conservation apparaît en tout cas comme un contre point raisonnable aux menaces et aux incertitudes du futur. Ainsi la conservation contribue-t-elle à perpétuer et affirmer son identité face à l’Autre ou au Temps (Guillaume cité par Urbain, 2001 : 27-28).

1.2.1. Se connaître soi-même
Les périodes de mutation et de crise sont souvent, nous l’avons vu, des moments où, en cherchant à préserver les traces du passé, la société essaie de le reconstituer ou, au moins, de s'en faire une représentation. Pour autant, si ces phases difficiles ont souvent un effet de déclencheur ou d’accélérateur du mouvement, on peut considérer que même en dehors du travail de deuil, la collectivité semble avoir besoin d'une image du passé, autant que l'individu a besoin d'une mémoire, pour vivre bien (Jeudy, 1986 : 14). Cette mémoire permet aux hommes, comme à la communauté, de savoir qui ils sont, d’où ils viennent…, autrement dit, de connaître leur identité. Identité, du latin idem, être le même que soi-même. Et pour dire ce qui est unique tout en étant nommé ou perçu de manières différentes. Le sentiment du moi, le sentiment du nous, dans le cas de l’identité collective : la « mêmeté » pourrait-on dire. Mais ce même est multiple, et on le nomme différemment selon le lieu, le moment ; d’ailleurs s’il restait fixe, ce ne serait qu’un profil (Evrard, 1992 : 488).

La notion d’identité qui, à première vue, paraît être une notion simple et évidente, se révèle être, à l’analyse, un phénomène complexe et multidimensionnel. Au niveau individuel, elle a d’abord une signification objective : chaque individu est unique, différent de tous les autres par son patrimoine génétique. Cependant, elle a souvent un sens subjectif, renvoyant au sentiment de son individualité (je suis moi), de sa singularité (je suis différent des autres et j’ai telles ou telles caractéristiques), d’une continuité dans l’espace et dans le temps (je suis toujours la même personne) (Lipiansky, 1998b : 21).

L’identité personnelle naît, selon le psychanalyste et anthropologue américain Erik H. Erikson, de l’interaction entre mécanismes psychologiques et facteurs sociaux, autrement dit entre la tendance du sujet à établir une continuité de l’expérience de lui même et le sentiment d’identité prenant appui sur des identifications aux modèles proposés par les groupes auxquels le sujet appartient. Soulignons que l’identification est réciproque : tout à la fois l’individu se reconnaît dans les modèles identificatoires et les prototypes valorisés par la communauté, et la communauté reconnaît l’individu comme un de ses membres. Cela conduit l’individu à se juger lui-même en fonction de la manière dont les autres le jugent en comparaison avec eux-mêmes, selon une typologie significative à leurs yeux. En ce sens, les communautés auxquelles l’individu appartient - famille, village, quartier… - en tant que groupes primaires, jouent un rôle important. Les identifications infantiles ont une importance fondamentale dans la mesure où elles ont une action durable, par l’intériorisation de normes, de valeurs, d’idéaux parentaux ou sociaux, sur la construction de la personne. A propos de l’idéal du moi, Freud a relevé lui-même « qu’outre son côté individuel, cet idéal a un côté social : c’est également l’idéal commun d’une famille, d’une classe, d’une nation » (Lipiansky, 1998a : 143-144).

Ainsi, la construction et la définition de l’identité sont-elles liées à d’autres identités, que ce soit par des mouvements d’assimilation - le sujet individuel ou collectif, se rendant semblable aux autres - ou au contraire de différenciation par lesquels il affirme son originalité face à eux. Il ressort ainsi des « stratégies identitaires » par lesquelles le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale, son intégration à la communauté, en même temps qu’il se valorise et recherche sa propre cohérence (Idem : 144). De même, les groupes sociaux n’existent jamais de façon isolée mais entretiennent des rapports avec d’autres groupes, rapports plus ou moins étroits mais qui les modèlent que ce soit, là aussi, par une volonté de distanciation et de distinction ou, au contraire, de rapprochement et d’identification. Pierre Bourdieu a proposé la notion « d’habitus » pour rendre compte de « ce système de dispositions durables et transposables qui, intégrant toutes les expériences passées, fonctionne à chaque moment comme une matrice de perceptions, d’appréciations et d’actions ». Cet « habitus » est commun aux membres d’un groupe qui ont généralement le même type d’expérience (Ibid.).

La connaissance du passé, sur laquelle brode l’imaginaire, participe de la recherche identitaire. Le patrimoine donne à voir une différence, l’éclat soudain d’une introuvable identité, et permet le déchiffrement de ce que nous sommes à la lumière de ce que nous ne sommes plus (Poulot, 1998 : 30). En effet, avoir conscience de soi, se connaître soi-même, c'est aussi connaître son passé. Le connaître, c'est en étudier les traces, se pencher sur ses déchets - selon le terme de Marcel Evrard - que l'on aura tenté de préserver, par la conservation des archives, la protection du patrimoine bâti, les collections d'objets... Les équipements muséographiques devraient donc contribuer à la prise de conscience de son identité par la population. Marcel Evrard, évoquant les écomusées - mais cette affirmation est généralisable à la collectivité dans son ensemble - rappelle : Et s'il - l'écomusée - fouille dans tous ces déchets, non sans gêne parfois ou difficulté, c'est dans le but de faire renaître une identité porteuse de futur. Supprimer les déchets conduirait à supprimer les racines. Tout acte a une assise et s'inscrit dans une histoire. Cette histoire, qui est le contexte, mot plus modeste et plus réel, est indispensable à la compréhension des comportements, des réactions, tout comme des créations. Une société qui ferait disparaître tous ses déchets ne tarderait pas à disparaître elle-même : il faut sans cesse recycler, sans cesse retrouver les bases et les traces, même si l'on porte sur elles un regard différent de celui que portèrent dessus les hommes qui les ont laissées. L'actualité est faite de ce regard nouveau (Evrard, 1992 : 490).

Mettre en valeur des objets permet de souligner une spécificité. En donnant à voir, on cherche à marquer une différence entre un ici et un ailleurs et à la faire reconnaître par l’autre. Le musée conduit par un effet de stigmatisation à renforcer le sentiment d’appartenance au groupe et d’affirmation par celui-ci de son originalité. Ainsi, les musées d’identité permettent-ils à la communauté de se reconnaître dans le partage d’une même culture, élaborée au cours des siècles à partir de la mémoire de ses périodes fastueuses, chaque génération, dans ce qu’elle a de meilleur, y apportant sa contribution (Rasse, 1997 : 49).

Marc-Alain Maure estime que tous les musées, quels qu’ils soient, ont une fonction sacrale et symbolique liée à l’identité. Il explique en effet qu’un musée est un moyen, un instrument dont une société donnée dispose pour trouver, concrétiser, marquer, signaler son identité, c’est-à-dire son territoire et ses frontières dans le temps et dans l’espace, par rapport à d’autres sociétés et groupes sociaux (Maure, 1994 : 86).

A la Renaissance, en Italie principalement, alors qu’ils avaient été oubliés au Moyen Âge, les ruines et autres témoignages de l’Antiquité gréco-romaine acquièrent une signification et une valeur qui ne leur étaient pas reconnues auparavant. Ils sont soigneusement recherchés et conservés. Ils peuvent même être exposés dans des galeries spécialement construites à cet effet, constituant les premiers musées au sens moderne du terme. Les objets ainsi présentés fonctionnent, pour l’élite sociale de la culture qui se développe en Occident, comme porteurs de valeurs et modèles normatifs. Ils contribuent à la définition de son identité, autrement dit, de sa place par rapport à d’autres groupes sociaux et culturels, en se situant dans un cadre de référence où les valeurs de la culture antique jouent un rôle central.

A partir du XIXe siècle, la notion de musée évolue : ils sont généralement spécialisés et publics. Ils vont souvent contribuer à rendre manifeste une identité. Parmi les exemples les plus connus, citons le musée Skansen dont l’objectif, pour Hazelius, son fondateur, est de réveiller et développer l’amour du pays natal. Utiliser dans ce but, les collections pour stimuler le sentiment national chez le visiteur. Si cette idéologie n’a pas toujours été exprimée de façon aussi explicite, elle apparaît néanmoins souvent de façon indirecte dans les politiques d’acquisition et de constitution des collections.

Aujourd’hui, nous sommes dans une troisième phase. Différents groupes socio-culturels - diverses minorités ethniques, subcultures, travailleurs industriels, paysans - jusque-là oubliés par les musées, exigent que leur culture et leurs traditions soient prises au sérieux et prennent conscience du rôle que peuvent jouer les musées dans ce sens (Idem : 86-88).

Les témoignages du passé donnent aux individus comme aux sociétés des repères indispensables à la vie présente. Ils permettent de comprendre comment la société dont ils sont issus s’est organisée dans le passé, ce qui a fait sa force mais aussi comment elle a réussi à surmonter les problèmes qu’elle a rencontrés au fil de son histoire, quel que soit le sujet concerné. Grâce à eux se soucier du passé est aussi ne plus avoir à s’en soucier. Les racines factices qu’ils plongent dans le terrain mouvant de la modernité confèrent à cette course folle sans poteau d’arrivée qui est le développement des technologies, des objets et des déchets, une assise identitaire minimale. Identité « comme en trompe l’œil, indispensable à la jouissance perverse du vestige de l’éducation. Pour cela point n’est besoin de se rendre au musée, il suffit de savoir que le culte des restes, quelque part est assuré… » (Vaillant, 1993 : 36).

Allant dans le même sens, Daniel Sibony estime que nous sommes plus libres par rapport à notre passé et plus facilement à même d’user de ce qu’il nous offre lorsqu’il est vivant. Le patrimoine constitue donc, d’une certaine façon, un avoir nous permettant d’accéder à autre chose que lui. Il sert de relais, d’intermédiaire entre deux mondes, comme nous l’avons déjà souligné plus haut. Le fait d’avoir est moins important que le symbole d’un « rendez-vous » avec l’avoir, avec la richesse, comme si l’ancêtre avait dit : voici comment j’ai eu à faire avec la richesse, à toi de jouer, d’y avoir à faire autrement, à ta façon (Sibony, 1998 : 36-37).

Aussi est-il non seulement important que l’histoire de nos ancêtres ait été vivante mais aussi que l’héritage en témoigne, nous informant ainsi du passé et nous associant aux parties qui se jouent et se poursuivent. Nous sommes alors rattachés à un flux du temps, flux d’être qui nous aide dans ce que nous sommes et qui nous sort de ce que nous sommes pour nous donner un mouvement d’être (Idem : 37). Mais il est souvent difficile de quitter cette origine, parfois impossible de s’en dégager car nous y sommes attachés sur un mode malheureux, celle-ci n’ayant pas donné ce qu’on voulait d’elle, n’ayant pas transmis ce qu’on en attendait. Et Daniel Sibony d’expliquer : Le paradoxe de nos origines, c’est-à-dire de nos pulsions d’identité, c’est qu’il faut en avoir une, d’origine, et assez riche, pour pouvoir la quitter, et pouvoir y revenir sans y rester ; pouvoir dire, non pas : « voici mon identité », mais : voici le trajet que je « suis » et qui sera mon identité, plus tard, au moment même où je passerai la main à ceux qui suivent. L’identité est un processus et non pas un « état », c’est un mouvement, celui de courir après soi, sachant qu’on se rattrape de temps à autre à travers des relais et des haltes. Et lorsqu’on se rattrape pour de bon, c’est l’arrêt plutôt fatal. Mieux vaut être « irrattrapable », c’est-à-dire avoir un certain jeu identitaire, juste ce qu’il faut pour changer de jeu, ne pas s’inclure dans ses symptômes, ne pas perdre l’énergie qui s’accumule dans les symptômes (Ibid.).

Affirmer son identité est la première des trois vocations de l’écomusée de la région de Fourmies-Trélon, présentée en gros titre d’un article de La Voix du Nord du 2 mai 1980 . Cet objectif est également clairement affiché à Meisenthal lors de la création de la Maison du Verre et du Cristal. On estime en effet que « Sans histoire, nous ne sommes rien ». Il est vrai qu’un regard sur le passé permet souvent d’éclairer le présent . Différentes réalisations complémentaires - centre de ressources, études monographiques… - sont également prévues, afin de permettre à la population locale de conserver son patrimoine et l’aider à analyser par elle-même son passé et certaines réalités socio-économiques, bref à découvrir son identité culturelle.

Quinze ans plus tard, lorsque des propositions pour la mise en œuvre d’un projet de développement touristique et culturel du pays du Verre et du Cristal sont faites, ce bénéfice est rappelé : Aussi importe-t-il de maintenir, de restaurer et de mettre en valeur des vestiges liés au cadre de vie du monde verrier : maisons de maîtres, parcs, maisons d’ouvriers, entrepôts, ateliers, cheminées d’usine… Ces lieux de mémoire permettent l’identification du pays verrier. Ils permettent aussi de relier les objets réalisés à leur environnement technique . En outre, le Centre d’Art Verre et Cristal correspond à une volonté d’affirmation de l’identité du pays verrier, et contribue à donner aux Vosges du Nord une image de qualité . Pour Yann Grienenberger qui dirige aujourd’hui le C.I.A.V., mettre en valeur cette identité est d’autant plus important qu’elle est construite sur des bases réelles et non de toutes pièces : Parce que des bassins de vie, des Communautés de Communes, des pays de la choucroute et du lard fumé, il y en a partout, mais souvent on s’invente des identités autour des vieux vins, qu’on déterre à la hâte pour avoir un air sympa. O.K. S’il y a du travail derrière, ça peut être méritant. Mais là, on est le pays du verre. Et le pays du verre a une réalité économique, une réalité sociale.

A l’autre extrémité de la Lorraine, le cristal est également présenté comme carte d’identité de Vannes-le-Châtel . Il faut dire que, là aussi, la tradition verrière est ancienne - elle remonte au XVIIIe siècle et celle du cristal à 1963 - et que la C.F.C.-Daum a toujours une unité de production dans le village. Mais aujourd’hui, la petite localité lorraine est surtout connue pour sa Plate-Forme verrière qui cherche à faire de la tradition locale un atout pour l’avenir, en assurant la formation de jeunes verriers ainsi que l’interface entre le monde de la recherche et les entreprises afin de permettre leur bon développement présent, mais également futur.

Paul Rasse explique d’ailleurs que « La diversité n’est pas la résultante de forces abstraites, elle est l’œuvre des acteurs sociaux (…) poursuivant dans leur action quotidienne un véritable projet de société, qui prolonge cette histoire spécifique. Ainsi l’identité d’une région, c’est à la fois le passé vécu par ses acteurs et un avenir voulu par eux ». La collectivité exhume, retrouve, produit tout ce qui peut la caractériser ; non point pour l’isoler, mais pour en faire une ressource commune du groupe, une force de cohésion, un ensemble de repères pour orienter l’action et développer des processus d’adaptation au changement. Ce faisant, elle devient un pôle d’attraction par son originalité, une valeur d’échange. « La mémoire régionale reste la source de l’identité » (Rasse, 1997 : 41).

1.2.2. Construire l’avenir sur des bases solides

Quand on me demande où je vais, je réponds d’où je viens.
Proverbe noir américain (Azémar, 1992).

Si on peut parfois s’accrocher à son patrimoine de façon paralysante, hystérique, réactionnaire, tous les équipements visant à la valorisation ne sont pas dans cette optique, bien au contraire (Le Goff, 1997). Comme on vient d’en esquisser la perspective, la recherche identitaire peut contribuer à une meilleure compréhension du présent et ouvrir des perspectives d’avenir, toute création s’enracinant dans une mémoire (Sautre, 1994 : 67).

Krzysztof Pomian estime d’ailleurs que la quête identitaire, que ce soit pour le groupe ou l’individu, ne consiste pas uniquement à s’interroger sur ses rapports avec le passé mais aussi avec l’avenir. Et d’expliquer : Quand je me demande : « Suis-je aujourd’hui le même que je fus il y a des années ? », je ne fais rien d’autre, en effet, que de me demander : « Est-ce que je serai dans quelques années le même que je suis aujourd’hui ? ». Avec cette différence toutefois - traduction de l’asymétrie du temps - que le premier énoncé de la question comporte une réponse sous forme de constat, tandis que la réponse au second ne peut prendre que celle d’une prévision fondée, au mieux, sur un raisonnement par analogie, qui suppose que l’avenir se rapportera au présent, comme le présent se rapporte au passé. Ce n’est pas là, loin s’en faut, un fondement infaillible ; mais nous n’en avons point d’autres (Pomian, 1998 : 109-110). Bien entendu, lorsque l’on parle d’identité, il n’est pas possible d’appréhender le futur à l’aide d’outils statistiques, tels qu’ils peuvent être utilisés, avec des résultats variables, pour décrire l’état futur de la population ou de l’économie. Il s’agit d’un avenir qu’incarneront des générations dont nous-mêmes ne ferons plus partie et dont c’est le lien avec la nôtre qui fait précisément problème. Non pas le simple lien de filiation qui fait considérer certains prédécesseurs comme des ancêtres et certains successeurs comme des descendants, mais ce lien émotionnel et intellectuel à la fois - je ne trouve pas de mots qui me satisfasse pour le caractériser - qui fait inclure tant ceux-ci que ceux-là dans un Nous élargi, composé d’une part de contemporains avec lesquels on partage un nom (…), une langue, un territoire, un patrimoine, un passé, un avenir, et de l’autre, de générations passées et futures ; et qui par conséquent impose à l’égard des ancêtres un devoir de mémoire et à l’égard des descendants un devoir d’anticipation (Idem : 109-110).

Dans le Causse de l’Hortus, on considère le verre comme un carrefour entre le passé et la modernité. Sa valorisation, dont le Chemin des Verriers constitue l’outil principal, ouvre des perspectives d’avenir. Les élus et acteurs locaux estiment en effet que l’intérêt d’un tel patrimoine ne pouvait leur échapper et ils souhaitent inscrire des sites remarquables dans la continuité historique en y implantant des activités contemporaines . Les volontés sont réunies pour parvenir à « retrouver les fondements culturels » d’une région qui vit durant trois siècles les gentilshommes verriers entretenir l’Art du verre médiéval, puis découvrir de nouvelles technologies, à force de progression et de transmission de la mémoire. Les différents partenaires du « Chemin des Verriers », conscients que « notre siècle a connu une évolution formidable » mais en oubliant « la plupart de ses originalités et de ses valeurs dans sa course vers le progrès » ont donc décidé d’appuyer une véritable volonté d’innovation et de développement en matière d’histoire et de culture locales, « sans pour autant nier les évolutions du monde et de notre terroir ». Apprécier et valoriser une contrée actuelle, dynamique et vivante, à partir d’un passé tout aussi riche, reste la seule véritable approche de l’avenir, qu’il soit économique ou culturel.

Dans les structures plus anciennes, pas question non plus de se complaire dans un passé figé, de cultiver le mythe de l’âge d’or . A l’écomusée de la région de Fourmies-Trélon, on explique en effet : Sauvegarder les lieux et les machines vouées à la destruction, collecter des témoignages oraux et écrits, mettre en valeur ce patrimoine, sont les fondements même de l’existence de l’écomusée régional. Mais il est nécessaire de prolonger le discours, d’y intégrer la dimension sociale et associative pour mieux comprendre et faire comprendre les liens qui existent entre le passé, le présent, et qui permettent de mieux préparer l’avenir.

En effet, s’appuyer sur le passé est formateur . Comme le rappelle M. Dehou, maire de Wignehies : Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre . En d’autres termes, l’écomusée veut offrir un espoir (…) de voir tirer les enseignements d’un passé prodigieux pour ne plus commettre les mêmes erreurs, car il ne nous est plus possible aujourd’hui de concevoir l’Avenir simplement comme un prolongement du passé . Il ne s’agit donc pas, là non plus, d’être figé dans un regard passéiste, ni de mettre uniquement en exergue les symboles de triomphe, les moments de sentiments élevés, d’adversité vaincue et d’écarter les témoins de faiblesses ou d’échecs. On est conscient que la mise en valeur du passé conduit parfois à un certain narcissisme provoquant un repli sur soi dangereux. L’objectif est d’éviter cet écueil et de permettre à la population de se réapproprier son passé tout en portant sur lui un jugement critique et en prenant ainsi une certaine distance par rapport à lui. L’écomusée souhaite donc jouer un rôle de relais entre les générations afin de profiter de l’expérience de ceux qui nous ont précédés, pour nous-mêmes, mais aussi pour les générations à venir, profession de foi qui se traduit en trois thèmes : restituer le passé, affirmer le présent, préparer l’avenir.

Jacques Sallois, qui a été délégué à l'Aménagement du Territoire et à l'Action régionale entre 1984 et 1987, et à la tête de la Direction des Musées de France de 1990 à 1994, estime d’ailleurs que les écomusées industriels offrent une opportunité de s'interroger sur les réussites et les échecs du passé et de trouver des pistes pour assurer un avenir radieux. Il souligne qu'au cours de son expérience à la D.A.T.A.R., il a souvent constaté que certains musées constituaient réellement des lieux de réflexion sur la société et ses potentialités de développement, disséquant le passé et l'analysant afin de consolider les chances de réussite dans le futur (Sallois, 1997 : 77).

Dans les Vosges du Nord aussi, on a conscience de l’atout représenté par le patrimoine verrier : Toute l’histoire du verre et du cristal, ses mythes, ses légendes, ses techniques, ses savoir-faire, sa culture sociale, son art, son économie, constitue un ensemble particulier bien spécifique. Une belle et utile page de l’histoire des Vosges du Nord. Ne soyons pas ingrats, sachons la magnifier. Elle constitue le patrimoine de ceux à qui incombe la tâche difficile, mais passionnante, de préparer l’avenir. Soyons ambitieux . Un article de presse précise également : Le Centre d’Art Verre et Cristal de Meisenthal se tourne donc résolument vers l’avenir en faisant sienne cette devise de Charles Péguy « Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous empruntons celle de nos enfants ».

Le village de Glashütte était, quant à lui, pour ainsi dire, voué à la disparition suite à la fermeture de l’usine. Pourtant, là aussi, en cherchant à faire revivre le site, on veut éviter de tomber dans le mythe du bon vieux temps sans pour autant faire table rase du passé. L’objectif : s’appuyer sur l’ancien, avec toutes les difficultés que cela implique, mais aussi toute la richesse que cela sous-entend, pour aller de l’avant. L’idée est véritablement d’inciter à la réflexion dans la mesure où, ici, l’interaction entre homme, nature et industrie devient lisible, dans leur histoire, tout comme dans les expériences qui en résultent pour l’avenir.

Finalement on peut considérer avec M. Raymond-Gouillon que le patrimoine nous rappelle (…) le sens du temps. Ni passé ni futur : l’important est le lien qui les unit. La mémoire la plus belle n’ayant de sens que pour féconder l’espoir, conserver un patrimoine, c’est un peu porter l’avenir, entre père et fils, passer le relais intergénération. Corriger le regard d’une société affligée de myopie, où le temps, en proie à la pression du court terme, ne cesse de rétrécir, le patrimoine invite à regarder plus loin (Raymond-Gouillon, 2000 : 61).

2. Des valeurs cognitives ou la sensibilisation, l’instruction et la formation

En dehors des valeurs identitaires, parmi les valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre et du cristal, citons les valeurs cognitives. Elles peuvent se traduire par des actions de sensibilisation, d’instruction et de formation et viser aussi bien le grand public que les professionnels.

2.1. Pour le grand public
En octobre 1925, alors que la verrerie a cessé de fonctionner depuis plus de trente ans, le directeur de l’école d’Ovenstädt, Heinrich Saeger, propose une série d’articles sur le destin de Gernheim, incitant à la découverte du site et s’interrogeant sur la vie là-bas lorsque de la fumée sortait encore de la cheminée, que la verrerie était encore en activité et que les maisons en ruine étaient encore neuves et belles. L’image d’une vie florissante émerge dans notre fantaisie et le voeu d’apprendre ce qu’il y avait à cet endroit, qui a vécu ici jadis et ce qu’il s’est passé . Par ses articles, Heinrich Saeger souhaite toucher un large public et pas uniquement quelques initiés. Malgré cette initiative précoce, pendant plusieurs décennies, la verrerie ne fait plus l’objet d’attentions particulières, tout du moins n’en avons nous pas retrouvé de traces. Il faut attendre les années 70, comme nous l’avons déjà souligné plus haut, pour que des initiatives soient prises pour la sauvegarde des bâtiments. L’idée de créer un musée sera ensuite avancée, musée qui soit un lieu d’apprentissage, sans pour autant devenir fatigant ou pesant pour le visiteur , traduisant à nouveau une volonté de transmettre un savoir à un public varié et de ne pas le réserver à quelques scientifiques.

Dès sa création, la verrerie de Biot affiche, elle aussi, des objectifs pédagogiques puisqu’elle souhaite la communication de la technique du soufflage du verre bullé à un très large public par le biais de démonstrations au sein d’une halle de verriers, proposant toutes les étapes de fabrication d’une pièce de verrerie depuis le cueillage par le gamin (…) jusqu’à sa finition par le maître-verrier . Il s’agit en effet de lui faire voir et lui démontrer les gestes de l’art verrier . La halle a toujours été ouverte au public pour que celui-ci puisse voir, découvrir le travail du verre. Pour l’aider en cela un effort pédagogique a été fait, des panneaux explicatifs permettent depuis toujours de mieux comprendre le travail des verriers . Et Serge Lechaczynski d’expliquer : Elle avait un rôle à jouer dans ce que j’appellerais le tourisme culturel. La verrerie de Biot a toujours joué cette carte là. Donc elle était en avance sur son époque dans les années 50. Et nous, nous avons toujours développé cette idée là. On peut faire du tourisme et en même temps on peut se documenter sur quelque chose. Bon, évidemment, il faut vendre. Donc on essaie de trouver un équilibre précaire, mais c’est ce qu’on a essayé de développer dans notre verrerie . Il estime que les gens viennent à la verrerie de Biot pour découvrir le verre et qu’ils sont souvent étonnés de tout ce qu’ils peuvent apprendre. Il n’est pas rare que certains visiteurs reviennent chaque année, et même eux continuent à apprendre, à voir des choses nouvelles. Je crois, souligne-t-il, que c’est un peu le but d’une entreprise comme la nôtre.

La visite de la Galerie complète la découverte du soufflage dans la halle. Elle aussi peut avoir vis-à-vis de son public un rôle pédagogique en expliquant, au-delà du « pourquoi », le « comment » des œuvres qu’elle présente. Pour cela il faut vivre en symbiose avec les artistes et il faut les visiter régulièrement dans leur atelier pour être capable de comprendre les techniques, l’artisanat totalement dominé, qu’il y a derrière chaque réalisation concrète, support de leur création artistique. Partager une passion pour le verre plus que servir d’intermédiaire, de média de distribution de l’art, telle est la « culture d’entreprise » de la Galerie internationale du Verre. Ceci on ne peut le comprendre que si on se réfère au passé, à l’origine de la Galerie qui est La Verrerie de Biot dont elle est le prolongement. La verrerie de Biot ne doit son succès que parce qu’elle montre, fait partager à ses clients qui sont d’abord des spectateurs, sa passion du travail à la main, de l’artisanat, de la virtuosité. Le maître-verrier démontre ce qu’il peut réaliser en dominant la matière selon ses désirs, ses besoins : « Venez voir ce que je suis capable de faire avec mon souffle, avec mes mains à partir de cette boule de verre et de feu ». C’est le discours muet et quotidien des maîtres-verriers à leur public de la halle. Une fois qu’on a dominé la matière pour la modeler à son gré pour en faire des objets utilitaires, l’idée vient tout naturellement de sublimer la technique pour passer au-delà de l’utilitaire et exprimer des émotions, induire des sensations. C’est ainsi qu’on arrive à l’art tout naturellement. C’est ce qui a fait de la Galerie suite logique de La Verrerie de Biot. Et c’est pour cela que la manière de faire, la technique, la permanence de l’artiste comme celle de l’artisan sont une donnée naturelle de la Galerie internationale du Verre.

Même dans des secteurs verriers où la tradition est ancienne, les possibilités de découvrir cet art ne sont pas toujours très répandues. Ainsi, Bernard Pétry, conseiller technique au Centre international d'Art verrier, originaire de Goetzenbruck, village verrier situé à quelques kilomètres de Meisenthal et de Saint-Louis, exprime son regret de ne pas avoir pu découvrir le travail du verre durant son enfance. Maintenant, il est heureux de pouvoir offrir aux habitants de la région, mais aussi aux touristes, la possibilité de connaître ce savoir-faire séculaire. En effet, si le Centre international d'Art verrier est un lieu de transmission et de création, c'est aussi un lieu privilégié d'approche, d'initiation au verre pour tous les gens des alentours . S’adresser aux étudiants des Ecoles d’Art est, certes, une priorité, mais cela ne veut pas dire qu’il faille négliger les gens du cru. Or il n’y a rien de mieux que les locaux pour colporter l’image du verre et devenir des citoyens du pays du verre . On voulait démocratiser un peu, vulgariser un peu l’approche du verre et bien sûr nous tourner un peu vers le grand public. Mais on continue toujours à travailler avec les artistes, sans pour autant être une structure élitiste et confidentielle, ajoute Gilles Mayer.

Située à quelques mètres de là, la Maison du Verre et du Cristal, qui se veut un support régional pour une pédagogie active , a également pour objectif de faire connaître, comprendre, aimer et promouvoir l’art du verre et du cristal . D’où le souci de proposer une présentation didactique : on a voulu faire comprendre d’une manière facile à appréhender la fabrication du verre et du cristal et montrer la vie au pays du cristal . D’ailleurs, selon le député de la circonscription de Sarreguemines, Monsieur Seitlinger, le matériel exposé dont il a apprécié, en tant qu’enfant de Saint-Louis-lès-Bitche, la valeur et la présentation pédagogique, constitue une excellente base de départ pour le musée.

A l’écomusée de Fourmies-Trélon aussi, la volonté de sensibilisation est clairement soulignée : Un écomusée a vocation de se préoccuper du patrimoine local, c’est-à-dire de l’environnement bâti et naturel, du savoir-faire, de la vie des habitants qui se sont établis sur un territoire au cours du temps. Ses tâches sont d’acquérir de solides connaissances de ce patrimoine, et, fort de ce savoir, d’initier, d’aider et de participer aux actions locales visant à exploiter ce patrimoine. Ne pas oublier non plus qu’un écomusée a pour mission de montrer le patrimoine de son territoire à ses hôtes, à l’extérieur.

2.2. Pour les professionnels

2.2.1. La préservation de savoir-faire séculaires
Le risque de disparition confère aux bâtiments et aux objets des valeurs nouvelles, nous l’avons déjà souligné. Il en va de même pour les savoir-faire. Jacques Mouclier, président de la Fédération des Cristalleries et Verreries à la main et mixtes, exprime bien la crainte de voir disparaître les métiers d’art, et plus particulièrement ceux du verre : On sent une effervescence pour maintenir ces métiers - les métiers anciens nécessitant un savoir-faire peu répandu, tels la ferronnerie, l'ébénisterie… - Si on ne les avait plus, on ne pourrait plus restaurer Versailles . Il faut mettre en œuvre une véritable politique de maintien de ce qui reste. (...) S'il n'y a plus rien, il ne restera que l'histoire . (...) Il faut la maintenir - la cristallerie -, la faire vivre, sinon il n'y aura plus que du patrimoine, et plus de formation ni de fabrication.

La question de la sauvegarde des savoir-faire est d’ailleurs une préoccupation dans nombre d’équipements de valorisation du patrimoine verrier et cristallier. Dès le moment où la réflexion sur la création de la Maison du Verre et du Cristal s’est engagée, on a affirmé qu’elle devra être un gîte vivant de l’artisanat. Aussi envisage-t-on d’y installer des tailleurs sur cristaux . Au fil des années, on se rend compte que les savoir-faire verriers sont véritablement menacés et que, si aucune mesure n’est prise, ils risquent réellement de disparaître. Aussi, lors de la création du Centre d’Art verrier, cette question devient centrale : Leur savoir-faire et leur recherche permanente de la qualité ont permis aux verriers des Vosges du Nord de créer des objets d’un extrême raffinement. Il s’agit de relever le défi de la pérennité de ce savoir-faire et de cette qualité en exploitant tous les potentiels, en rassemblant les volontés et en soutenant les compétences. Les défis sont autant dans l’avenir des métiers des verriers que dans celui, plus général, de l’activité de toute une région.

La préservation des savoir-faire est également une priorité à Vannes-le-Châtel. C’est même elle qui a conduit à la création de la Plate-Forme verrière comme l’explique Michel Dinet : La question de la conservation des savoir-faire et de la promotion des métiers du verre a été posée. Alors la conservation des savoir-faire a conduit à l’idée, dans une démarche d’abord de nature culturelle ou socio-culturelle, à faire des productions écrites ou des productions vidéo, qui avaient pour objet de recenser, dans une logique de conservation, des gestes, des outils, des savoir-faire. Et c’est là que s’est créée l’association Cristal I.D. Il y a eu une prise de conscience forte, c’est-à-dire que des gestes allaient disparaître, notamment parce que les licenciements annoncés, puis servis, se font, comme tous licenciements, dans une logique froide, liée à des règles, et notamment des règles d’âge. Or les métiers du verre, à froid comme à chaud, tailleur ou souffleur de verre, sont des métiers où le savoir-faire s’enrichit en permanence. Or on s’est trouvé, par les mesures d’âge, avec des gens qui quittaient l’entreprise et cette séparation appauvrissait considérablement les savoir-faire. Et indépendamment le fait qu’il nous semblait que les personnes auraient tout intérêt à continuer à avoir des espaces où ils pourraient exprimer leurs savoir-faire. Donc il y avait une vocation culturelle et sociale en même temps. En même temps il nous est venu cette idée qu’il y avait besoin de conserver. L’anecdote que je raconte souvent, je vous l’ai peut-être déjà racontée, moi je l’ai vécue personnellement : c’est une équipe qui, revenant de Murano où elle avait été amenée à faire un stage pour la fabrication d’une anse, transférant sa formation à une place de verrier, a été interpellée par un vieux verrier assistant à cette scène et qui lui a dit : « Vous m’auriez demandé, j’aurais pu vous dire ce geste ». Et ce sont des petits faits révélateurs comme ça qui nous ont éveillés, fait prendre conscience, qu’il y avait besoin de conserver.

Cette préoccupation est également présente à l’écomusée du Verre de Biot où l’objectif de mettre en valeur et de faire connaître la tradition verrière passe par la sauvegarde d’un savoir-faire : la technique du verre soufflé et bullé, redécouverte et remise en opération en 1956 par son créateur Eloi Monod. Et Serge Lechaczynski d’expliquer : Comme un musée ordinaire, il - l’écomusée - a un objectif de conservation du patrimoine, la conservation d’un savoir-faire. Vous savez, l’industrialisation de la fabrication du verre a certes diffusé l’utilisation de ce matériau, mais elle risque aussi de faire disparaître un savoir-faire, des métiers du verre qui sont des éléments du patrimoine de l’humanité. Eh bien, la Verrerie de Biot maintient cette tradition, entretient les savoir-faire, conserve ce patrimoine à titre gratuit pour la communauté . Pour lui, l’écomusée constitue un atout pour la protection aussi bien du site que du métier de verrier. Car je crois qu’il y a une volonté réelle de défendre des unités petites, moyennes et grosses en verrerie, c’est-à-dire le côté métier. Le côté métier est très important pour nous. On ne veut absolument pas voir disparaître ce métier. Là je crois que c’est plutôt bien parti, mais si vous voulez, la verrerie de Biot a été à l’origine de ça de façon totalement involontaire. Ce n’était pas l’intention d’Eloi Monod d’être le studio glass man français. Il s’est retrouvé comme ça avec cette appellation de façon involontaire. C’est-à-dire qu’il a relancé l’idée que de petites et moyennes unités pouvaient faire du verre à la main, pas forcément bullé. Parce que des copies de Biot, il y en a à travers le monde entier, en Chine et partout… .

Par ailleurs le Ministère de la Culture a, lui aussi, pris conscience de la perte que représenterait la disparition des savoir-faire anciens, que ce soit dans le domaine de l'artisanat d'art ou dans des secteurs plus techniques. Aussi, au sein de la Mission du Patrimoine ethnologique, dans le cadre du programme savoir-faire et techniques, des études sur les métiers traditionnels risquant de disparaître ont été menées. Plusieurs travaux ont été rédigés sur le verre, dont certains concernent la Lorraine, parmi lesquels on peut citer :

- I. OUEDRAOGO, Savoir-faire et pouvoir transmettre. Les savoir-faire verriers en Lorraine, Université Nancy II, 1989 ;
- E. CIBOT-GENIN, « Création et innovation chez Baccarat entre 1890 et 1990 », dans Le souffle et la marque. Circulation et formations des cultures verrières (dir. D. WORONOFF), Mission du patrimoine ethnologique, 1992 ;
- N. BARBE, I. OUEDRAOGO, « Approches ethnographiques d'une culture technique. Les verreries et cristalleries de La Rochère et Vannes-le-Châtel », dans Le souffle et la marque. Circulation et formations des cultures verrières (dir. D. WORONOFF), Mission du patrimoine ethnologique, 1992.

Ces études pourraient constituer d’excellents moyens de sensibiliser les autorités compétentes sur les risques de disparition de ces savoir-produire, à condition bien sûr qu’elles ne restent pas au fond d'un tiroir…

2.2.2. La transmission des savoir-faire
Ces travaux ethnologiques consignent de précieuses informations sur les méthodes de production. Pourtant, elles ne présentent que peu d’intérêt si aucune mesure n’est prise pour que les savoir-faire soient transmis. Les renseignements recueillis par les ethnologues pourront bien entendu être réutilisés de façon ponctuelle. Toutefois, ce n'est pas parce que l'on aura mené une étude, que l'on aura observé des heures durant les gestes des verriers ou d'autres artisans d'art, que l'on saura pour autant les reproduire. Près de dix ans sont nécessaires pour former un verrier : il convient de répéter sans cesse les gestes, de les ajuster... Le seul moyen de préserver réellement les savoir-faire est d’assurer leur transmission.

Pour que les métiers d'art ne meurent pas, deux choses sont nécessaires : des jeunes attirés par l'exercice de ces métiers et des lieux pour les former. Pendant des siècles, le métier de verrier s'est transmis de père en fils. Mais depuis quelques dizaines d'années, l'attrait pour ce type de métiers s'est considérablement étiolé, ceux-ci étant considérés comme désuets . Comme de nombreux représentants des cristalleries et des collectivités locales et territoriales, Julien Schilt, maire de Saint-Louis et président de la Communauté de Communes du Verre et du Cristal, est inquiet. Cela transparaît dans ses propos : Il faut sauvegarder les savoir-faire. Il faut faire comprendre à des jeunes qu'il faut que la relève se fasse, il faut recréer une dynamique. Il faut redonner goût au métier . Constatant une recherche croissante de la qualité de la vie, qui s'accompagne d'un regain d'intérêt pour des secteurs un peu oubliés ces derniers temps, entre autres les Arts de la Table, Jacques Mouclier espère que cela aura des conséquences positives sur l'attirance des consommateurs pour les produits soufflés-bouche, faits-main, que cela donnera une image plus positive de la profession et aura des retombées en termes de formation.

Il est donc important de proposer des lieux d’apprentissage. Longtemps, il s’est fait au sein des entreprises. Le bousillage, qui était l'occasion pour les verriers de créer des pièces originales pour leur usage personnel ou pour les offrir, leur permettait également de perfectionner leurs gestes. Cette tradition s'est perdue. C'est regrettable. En effet il s'agissait d'un bon moyen de transmission des savoirs et des savoir-faire . Aujourd’hui, les établissements verriers n’assurent plus la transmission que dans une faible mesure. Dans les grandes verreries ou cristalleries, on assiste d’une certaine manière à un travail à la chaîne, chaque verrier effectuant une tâche bien déterminée et n’étant pas toujours capable de réaliser le travail de celui qui le suit au sein de son équipe ou de celui qui appartient à une autre place. Dans des structures plus petites cependant, les choses sont quelque peu différentes. En témoigne l’exemple de Biot où l’on est resté dans une perspective de partage du travail, où l’apprenti deviendra un jour maître-verrier.

A noter par ailleurs que des séances de transmission sont organisées à Meisenthal, regroupant d’anciens verriers : Ils ont été une vingtaine à répondre à cet appel et à prendre part à une discussion sur leur métier de verrier. Emmenés par le doyen de la soirée, Pierre Fischer, 88 ans, les verriers ont approuvé le projet et fait de multiples propositions pour la mise en place des sessions de transmission. Ces séances vont permettre de transmettre le savoir-faire, les techniques oubliées, mais aussi les anecdotes… (…) Jusque vers la moitié du siècle, au sein des entreprises verrières et cristallières du secteur, les verriers étaient autorisés durant leur temps de pause ou après leur travail à « motze », à « bousiller ». Comprenez par là qu’ils s’essayaient à la fabrication d’objets, qu’ils improvisaient et tentaient de mettre en pratique des projets verriers nés de leur imagination. Ces moments privilégiés étaient les rares moments où se transmettaient des « kniff » (coups de patte), des savoir-faire, nés de voyages, d’inspirations apprises sur le tas par des verriers nomades tchèques ou italiens. La course au rendement, le devoir de production ont peu à peu aboli cette pratique et par là même scellé le destin de savoir-faire locaux, aujourd’hui désuets et non répertoriés. Actuellement, ces techniques anciennes ne vivent plus que dans la tête de certains anciens verriers à la retraite. Essayer d’en réveiller certaines avec tout leur lot de souvenirs, essayer de les répertorier, de les immortaliser, sont autant d’objectifs que s’est fixé le Centre international d’Art verrier. Des moments de transmission vont être organisés dans le lieu magique et confiné du C.I.A.V. Ils auront lieu de 16h à 20h et verront d’anciens verriers travailler sur des techniques de réalisations verrières anciennes comme les boules de Noël émaillées, les intercalaires, le verre à plat, les poissons… Des verriers plus jeunes, encore en activité, participeront à ces sessions et s’inspireront de ces techniques, des prises de notes et croquis seront effectués, des films tournés. Ces sessions déboucheront sur une exposition et éventuellement une vente aux enchères. La première session de transmission aura lieu ce vendredi de 16h à 20h sur le thème des poissons et éléphants en verre.

Le C.I.A.V. cherche ainsi à renouer avec une tradition ancienne qui, durant des siècles, a constitué le seul véritable moyen de transmission et de perfectionnement des savoir-faire verriers. Oh combien efficace d’ailleurs. Cette manière de la réactualiser permet à de jeunes verriers - même si leur nombre est relativement restreint - de profiter de l’expérience des anciens, à ceux-ci de se retrouver et de se souvenir du passé, mais aussi de sensibiliser le grand public.

Il existe par ailleurs, outre les centres de formation classiques, des structures plus originales, cherchant non seulement à transmettre des savoir-faire, mais également à les mettre en valeur. Ainsi l’atelier-musée du Verre de Sars-Poteries, à travers ses universités d’été animées par des artistes confirmés, joue-t-il un rôle important et a acquis une renommée internationale. Parmi nos terrains d’étude, le travail exemplaire de la Plate-forme verrière de Vannes-le-Châtel doit être mis en avant.

Michel Dinet explique le cheminement qui a mené à la création du C.E.R.F.A.V. à Vannes-le-Châtel : On a d’abord conservé et mis en boîte. Et puis après on s’est dit : « Comment transférer ce que l’on a mis en boîte ? » D’où l’idée de la formation, formation professionnelle initiale à compléter, mais également continue. L’idée est venue, dans une époque qui dévalorisait ces métiers par les problèmes sociaux que j’évoquais alors qu’il y avait au contraire besoin de les valoriser dans l’opinion publique en général, et surtout dans l’opinion publique locale. Moi, quand l’enseignant que je suis entendais des parents dire : « Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu iras à l’usine », je passais du temps à leur dire que s’ils travaillaient bien à l’école, ils seraient peut-être un jour créateurs verriers. Donc par les classes patrimoines, par les stages qu’on a commencé à organiser, on a fait du travail de promotion du métier de verrier en même temps.

Ainsi, dès 1987 est créée la Plate-Forme verrière gérée par l’association Cristal I.D. (Innovation et développement), cette structure originale répond à trois objectifs : offrir un lieu (hors entreprise) à tous les créateurs visant à conduire des recherches sur les matériaux ; assurer des actions de formation aussi bien pour les professionnels verriers (transmission et échange des techniques) que vers un public plus large ; enfin favoriser le développement de l’art du verre en proposant la location des installations : des ateliers de travail à chaud et à froid, ainsi qu’une salle d’exposition . La question de la transmission des savoir-faire devenant de plus en plus prégnante, le C.E.R.F.A.V. voit le jour en 1991. Son objectif principal : éviter la perte totale des secrets - en effet certains secrets deviennent tellement secrets qu'ils disparaissent - en assurant la formation, initiale et continue, au niveau des savoir-faire verriers eux-mêmes. Autre volonté : que chaque stagiaire atteigne un niveau technique solide afin de lui donner ensuite une meilleure autonomie de travail et offrir un grand nombre d’intervenants pour proposer une palette de formation la plus large possible . En effet, il ne s’agit pas de se cantonner dans le verre soufflé, la taille et la gravure, mais aussi de s’ouvrir à d’autres techniques telles le vitrail, le fusing, le thermoformage, la pâte de verre, la sérigraphie… Qui plus est, tous les parcours sont à la carte, individualisés. Du sur mesure basé sur la transmission du savoir-faire verrier européen. « Nous mettons la technique au service d’un projet, et nous construisons des programmes personnalisés » souligne Denis Simermann.

Au Centre international d'Art verrier, les efforts se concentrent plutôt sur le domaine du design, appliqué bien entendu au verre. L'idée est de développer l’esprit artistique du verre , d'apporter un complément de formation aux étudiants des écoles d'Art et de leur donner la possibilité de faire réaliser les oeuvres qu'ils conçoivent au sein de leurs écoles. En effet, les écoles des Beaux-Arts ou des Art décoratifs ne peuvent pas toujours assurer les frais élevés d'entretien et de fonctionnement des fours. Mais l’atout du Centre est surtout de permettre aux étudiants de rencontrer des verriers de renommée internationale et de profiter de leurs conseils. Le Centre d’Art verrier de Meisenthal assurera pleinement sa fonction « d’impresario de la culture » en favorisant la rencontre entre étudiants et artistes en résidence. Un point de rencontre en somme qui contribuera à maintenir un contact permanent avec la dynamique de la création et sera un élément important de l’ouverture internationale du Centre d’Art de Meisenthal. « Son intérêt et sa richesse dépendant des synergies et des complémentarités des artistes et des étudiants », dira M. Roch.

Par ailleurs, partant du constat que le verre avait eu ses ghettos - bâtiments, décoration, aménagement, électroménager, flaconnage, objet d’art - chaque secteur étant d’une certaine façon à part, ne connaissant qu’un aspect du verre, développant ses propres techniques, n’imaginant leur donner d’autres destinations, d’autres formes, le C.E.R.F.A.V. s’est fixé l’objectif de combler le hiatus entre ces différentes branches en offrant des outils permettant aux entreprises et centres de recherche de se rapprocher . Ainsi propose-t-il différents services en collaboration avec d’autres acteurs, tels la veille technologique avec un transfert continu - grâce à des dossiers technologiques, une transmission mensuelle d’informations en rapport avec les évolutions technologiques, une liste de discussion - et des études ciblées sur demande ; le transfert technologique, en particulier grâce à des journées techniques et thématiques ; la recherche appliquée, le C.E.R.F.A.V. disposant d’une équipe de pointe et de techniciens susceptibles de conduire des essais, prototypes et recherches dans plusieurs domaines - fusion, coloration, moulage… - ; la recherche fondamentale, la mise en place de R.E.V.L.O.R., REseau VErrier LORrain, ayant permis de mener des recherches sur des thèmes aussi variés que les propriétés thermiques du verre, la caractérisation physico-chimique de pâtes de verre, les nouvelles formulations du cristal, les technique de trempe pour améliorer la dureté superficielle du cristal… Ainsi le C.E.R.FA.V. allie-t-il, lui aussi, tradition et modernité.

3. Des valeurs économiques ou la valorisation d’une image au service du développement

Autres valeurs nouvelles associées à l’industrie du verre : les valeurs économiques, tant pour les entreprises que pour les communes et les régions. Citer l’économie parmi les valeurs nouvelles peut surprendre, l’industrie étant au cœur de l’économie. Pourtant lorsque celle-ci accède au statut de patrimoine, on se place à un niveau différent.

3.1. Stimuler l’industrie
3.1.1. Informer et communiquer sur une image
Si (...) une masse surabondante d'informations est déversée sur nous chaque jour à propos de découvertes et de nouveaux acquis, le monde de la technique nous paraît de plus en plus complexe, inaccessible et ésotérique. Faute de voir, de reconnaître, de comprendre les chemins parcourus et ceux qui s'ouvrent à la recherche et à l'expérimentation, beaucoup entretiennent à l'égard du progrès technologique une méfiance et une crainte irraisonnée (Malécot, 1981 : 5). C'est ainsi qu'Yves Malécot présente, dans l'introduction d’un rapport commandé en 1981 par la D.A.T.A.R., le contexte qui l'incite à proposer la création de Centres de Culture scientifique, technique et industrielle. Prendre des initiatives pour rendre plus accessible la science, la technique et l'industrie s'avère indispensable afin de permettre au grand public de mieux appréhender le monde environnant, mais aussi de provoquer des innovations et, ainsi, de faire progresser la science et la technique.

Par ailleurs, Patrice de La Broise estime que parce que le savoir-faire ne suffit pas sans le faire savoir, l'entreprise est entrée en communication (La Broise, 1998 : 55). En effet, une entreprise pourra fabriquer les objets les plus beaux, les plus exceptionnels d'un point de vue technique, grâce à la mise en œuvre de savoir-faire anciens dont elle a su préserver la tradition, ou de techniques de pointe, cela n’aura que peu d’intérêt si elle ne le fait pas savoir par des moyens divers, puisque personne ne sera au courant et ne cherchera à acquérir ses productions. Aussi se doit-elle d'informer ses clients potentiels de son existence et de ses réalisations.

En outre, de nos jours, les entreprises sont confrontées à la mondialisation. Elles doivent être capables de fournir des produits adaptés aux marchés locaux, nationaux, voire internationaux, et donc répondre à des normes de fabrication de plus en plus strictes, à des critères de vente de plus en plus précis. Dans ce contexte qui conduit à une standardisation des fabrications, chaque firme doit pourtant réussir à se démarquer du mouvement d'uniformisation et affirmer une certaine originalité afin que le consommateur la différencie bien de ses concurrents. En d'autres termes, elle doit spécifier son identité et la revendiquer (Rasse, 1994b : 13 ; Delaunay, 1994 : 43). Pour ce faire, des moyens de communication originaux, visant à toucher le public là où il ne s'y attend pas, sont recherchés. Cela ne signifie pas que les canaux de communication classiques soient délaissés, mais on s’efforce de les compléter. C'est alors que la promotion de la culture scientifique et technique peut s'avérer pertinente pour l'entreprise (La Broise, 1998 : 59).

Pour qu’un client se rende véritablement compte de la qualité d’un produit, surtout si elle est attribuée au procès de fabrication, l’information s’avère indispensable. En effet, quelle est, pour le grand public, la différence entre un verre Baccarat, Biot..., et un verre en Cristal d'Arques ? A première vue, elle n'est peut-être pas évidente. Pourtant, en y regardant de plus près, elle ne fait pas de doute. La qualité du travail est loin d'être la même entre des verres soufflés-bouche, faits-main et des verres produits de façon industrielle. Pour Jacques Mouclier, président de la Fédération des Cristalleries et Verreries à la main et mixtes, les actions de type portes-ouvertes sont de très bonnes choses. Les gens se rendent compte que les produits sont chers car ils sont faits à la main . Ils prennent également conscience que fabriquer un verre nécessite plusieurs dizaines d'opérations et donc l'intervention de nombreuses de personnes. Ils peuvent également apprécier les contrôles de quali